lundi 24 septembre 2012

Par les yeux de James Cook

Petite excursion, avec ce billet-ci, vers l’océan Pacifique, à bord du Resolution (que les Anglais appelleraient « la » Resolution, puisque que, pour eux, les navires sont des objets au féminin) sous le commandement du capitaine James Cook.

Les Français ont, quand il s’agit des « grands marins », la mémoire sélective. Ainsi, ils retiennent facilement les exploits des corsaires comme Dugay-Trouin ou Surcouf, mais oublient tout aussi facilement les lourdes défaites stratégiques face à des amiraux anglais exceptionnels, dont Nelson n’est qu’un exemple parmi bien d’autres.
Pour ce qui est des explorateurs dans le Pacifique au temps des Lumières, c’est un peu la même chanson. Bougainville et Lapérouse sont portés au pinacle, tandis que Cook est regardé du coin de l’œil seulement. C’est se montrer bien chauvin, et bien ingrat envers James Cook. Rien ne prédisposait celui-ci à aller accrocher son étoile dans le ciel des grands explorateurs. Second fils d’un valet de ferme du Yorkshire, il était certes un marin confirmé, mais avait fait ses classes dans la marine marchande, et n’était donc pas aussi en vue que John Byron ou Samuel Wallis, aristocratiques officiers de la Royal Navy à qui la couronne britannique avait confié des expéditions vers le Pacifique peu après la fin de la guerre de Sept Ans.



Et c’est sur un modeste navire charbonnier, sans grande élégance mais construit pour affronter les mauvaises mers du Nord avec ténacité, rebaptisé Endeavour, que James Cook, appareille en 1768 pour les antipodes. Ce sera le premier de ses trois « voyages » (les deux autres sur le Resolution, un aviso de la Royal Navy), qui lui permettront de découvrir, décrire et cartographier une très grande partie du Pacifique et de ses îles, petites et grandes. Dans son premier voyage (1768-1771), Tahiti et son archipel, la Nouvelle-Zélande, les côtes est et nord-est de l’Australie, le détroit de Torres entre l’Australie et la Nouvelle-Guinée. Dans son deuxième voyage (1772-1775), les grandes latitudes Sud, jusqu’au cercle polaire antarctique, mais aussi l’île de Pâques ou encore les Tuamotu. Et dans son troisième voyage (1776-1779), encore le Pacifique Sud, puis une remontée vers le Nord, les îles Sandwich, les côtes occidentales du continent nord-américain, jusque dans l’océan Arctique à la recherche du passage du nord-ouest par-delà le détroit de Béring entre Amérique et Asie, et une redescente vers les îles Sandwich, que ses habitants appellent Hawaï.
Hawaï, où un vol de chaloupe est l’étincelle qui met le feu aux poudres entre Anglais et insulaires. Dans l’escarmouche qui s’ensuivra, James Cook trouve la mort. C’est le 14 février 1779.

C’est à la rencontre de ce James Cook que Martin de Halleux invite les jeunes lecteurs, avec L’inconnu du Pacifique (Bayard Jeunesse, 2001, ISBN 978-2227-739079). Un récit à la première personne, où le capitaine Cook, compte, à sa manière et en touches sensibles, ce qu’il retient de ce troisième voyage dont il ne sait pas qu’il sera la dernier.
Et cet « inconnu du Pacifique » est triple.
C’est, bien entendu, l’horizon inconnu, à la lecture des ordres que l’Amirauté lui donne, qui l’envoient du Pacifique Sud au Pacifique Nord. « J’ai glissé lentement mon doigt sur la route imaginaire de mon bateau : départ d’Angleterre, escale au sud de l’Afrique ; puis je descends vers l’Antarctique, je passe sous l’Australie, j’arrive en vue de la Nouvelle-Zélande, je gagne les îles de l’Amitié et Tahiti. Après, c’est à peu près l’inconnu. »
C’est aussi l’inconnu de l’Autre. « Des tribus aux rites étranges, aux langues incompréhensibles. Des êtres que nous découvrirons, qui sait ? habitant dans les arbres, des huttes ou cachés au fond de grottes sombres et humides ? Qui sont-ils, ces hommes perdus au milieu du Pacifique ? »
Et, bien sûr, l’inconnu que l’on a en soi. « D’ordinaire, j’aime ces moments étranges où je me confronte à un inconnu plus riche que mon imagination. Mais, ce soir-là, j’ai l’esprit ailleurs. Je ne comprends plus pourquoi, depuis des années, je passe ma vie sur les océans du monde. Quelle arrogance ! ».
Cependant, c’est aussi dans ces mêmes moments que la lumière se fait. « Cela me semble si vain, soudain ! Pourtant, au fond de moi-même, j’ai toujours l’étrange intuition que tout ceci, s’il est respectueusement mené, pourrait un jour servir l’humanité. »


Arrogant et pétri de doutes, parfois despote avec son équipage mais curieux du monde qui l’entoure, tel est le capitaine Cook que ce roman nous fait découvrir. Puisse-t-il amener les jeunes lecteurs (et les moins jeunes) à regarder ce James Cook avec des yeux moins franco-chauvins, et à le voir pour ce qu’il est, un des grands explorateurs de l’histoire, et probablement le plus grand explorateur maritime du siècle des Lumières.
Et que ce portrait de Cook ne fasse pas oublier tout ceux qui ont navigué avec lui, marins et officiers, scientifiques et artistes. Parmi eux, pour l’anecdote, un maître de manœuvre du nom de William Bligh.
William Bligh, Christian Fletcher, le (la ?) Bounty, ça ne vous dit pas quelque chose ? Une autre histoire, pour un autre billet !


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2 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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  2. Merci pour ce commentaire et ce coup de chapeau à James Cook.
    La difficulté d'explorer des étendues aussi vastes (et avec aussi peu de terres émergées), doublée de la difficulté de se localiser précisément à la surface du globe (tout au moins en longitude, puisque les moyens de calculer la latitude étaient déjà bien au point à cette époque-là), la faible vitesse du déplacement de ces navires, les conditions précaires de vie à bord, tout cela mérite en effet d'être souligné.

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