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jeudi 26 février 2015

Messe grise


La lecture de Casanova et la femme sans visage avait été une surprise plutôt agréable. Un roman policier dix-huitiémiste où l’auteur conviait, en personnages de premier plan (hors les deux « héros »), Sartine, Casanova et le comte de Saint-Germain. Du beau linge, et une intrigue qui ne s’essoufflait pas au fil des pages. Je me suis donc laissé aller à lire un deuxième roman d’Olivier Barde-Cabuçon de cette série de polars du « commissaire aux morts étranges » sous le règne de Louis XV : Messe noire (éd. Actes Sud, collection Babel Noir, 2013, 978-2330-02698-1 ; fiche de présentation sur le site de l’éditeur).


Le titre du roman est celui de la scène qui l’ouvre : une froide nuit d’hiver, un cimetière, le corps d’une enfant, et les restes d’une probable messe noire interrompue en cours de rituel. Les indices sont minces, mais le chevalier de Volnay et son étrange acolyte, duo dont on a fait connaissance dans le premier volume de la série, ne se laisseront pas décourager par cette minceur. Accompagnés d’une certaine Hélène de Troie (un pseudonyme, pensez-vous?) que Sartine, devenu lieutenant général de police leur a mis dans les pattes, ils se lancent sur la piste des satanistes.

« En haut lieu », on ne se réjouit pas à la perspective d’une résurgence d’une affaire sulfureuse comme celle des Poisons, qui avait secoué le règne de Louis XIV jusque dans l’entourage direct du roi. L’enquête de Volnay et du moine prend donc un tour politique, et dans ce genre d’ambiance, il y a de quoi se demander qui veut vraiment que la vérité éclate, et qui préfère que les vilaines histoires restent dans l’ombre.

Je ne déflorerai pas les dessous de l’intrigue, et me contenterai de dire que, jusqu’à une cinquantaine de pages de la fin du roman, j’étais bien content de ma lecture. Même si, comme dans une proportion non négligeable de « polars à énigmes », les enquêteurs ont souvent un peu trop de chance, un peu trop de facilité à extrapoler avec justesse à partir de bribes d’information, un peu trop de capacité à survivre, les armes à la main, à des adversaires bien meilleurs bretteurs qu’eux. Et, dans ces « enquêtes du commissaire aux morts étranges », comme dans d’autres polars historiques (la série mettant en scène Nicolas Le Floch, par exemple, pour en citer une dont l’arrière-plan historique est similaire), une propension à être très en avance sur leur temps, que ce soit sur le plan de la pensée politique ou des sciences médico-légales.

Passant par-dessus ces petits défauts souvent inhérents à ce genre de roman où se croisent les styles « polar » et « roman de cape et d’épée », je ne boudais pas mon plaisir. Et là, dans la dernière ligne droite, paf ! Le genre de chapitre qui me reste toujours en travers de la gorge : le chapitre où l’auteur, par la voix de l’enquêteur qui a tout compris et du coupable qui avoue tout, repasse en revue toutes les pièces du puzzle qu’il avait semées sous les yeux du lecteur, et explique audit lecteur toute la finesse du plan du méchant et toute la finesse encore plus grande de l’enquêteur qui a vu clair dans le jeu du méchant. Bon sans de bon sang, j’en suis arrivé à détester ces étalages artificiels. En tant que lecteur, j’accepte pleinement de me faire entourlouper par un auteur ; comme, en tant que spectateur, j’accepte pleinement de me faire entourlouper par un scénariste (comme Christopher McQuarrie pour Usual Suspects). Quand c’est le cas, j’applaudis : je perds le combat (de l’esprit) avec fair-play. Mais ce « chapitre explicatif » si caractéristique des « romans policiers à énigme » déclenche, chez moi, une réaction allergique.
Je suis peut-être comme un buveur qui sait que sa bouteille de gnôle lui donnera un mal de crâne carabiné le lendemain matin mais qui la boit quand même parce qu’il a du mal à s’en passer. Je sais que le chapitre final d’un roman à énigme, le chapitre-qui-vous-dit-tout, me donnera la gueule de bois. Et pourtant, je me laisse aller à en lire encore un, de temps en temps.
Mais il me faut du temps pour faire passer la gueule de bois. Surtout quand c’est juste le dernier verre de la bouteille qui me donne un coup derrière la tête.


Cette Messe noire était savoureuse... jusqu’au moment où le barman, à qui je demandais juste de me servir mon poison, s’est mis en tête de me faire la leçon, et j’ai ressenti qu’il me prenait pour un demeuré. C’est peut-être parce que les premiers verres m’avaient suffisamment grisé pour que j’oublie les petits trucs pas trop crédibles et que je me laisse porter par l’histoire. Mais le dernier verre m’a, paradoxalement, dégrisé et assommé à la fois.


Messe noire (prix Historia du roman policier en 2013) est un bon roman à énigme.


C’est moi qui ne suis pas fait pour les romans à énigme. Ou pas fait pour le chapitre final des romans à énigme. Le prochain que je lirai me le dira peut-être. Allez savoir !




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mercredi 31 juillet 2013

Requiem sans grandes pompes

La quatrième de couverture promettait : « Meurtres, kidnappings, complots, tableaux mystérieux... Une intrigue vertigineuse au cœur de l’œuvre de Paul Cézanne, entre Paris et Aix-en-Provence. Une plongée bouleversante dans le monde de l’art et les secrets de la création. [...] Dans Requiem pour Cézanne, Bertrand Puard concilie la force des romans du XIXe siècle avec l’intensité des thrillers contemporains ».
Je ne suis pas né de la dernière averse, qu’elle soit parisienne ou provençale, et il y a longtemps que je ne me fie plus aux élans dithyrambiques des quatrièmes de couverture des romans. À de rares exceptions près, ce sont des publicités qui frôlent le mensonger. Mais, comme il se trouve toujours des lecteurs pour se pâmer – en toute bonne foi – après avoir lu ces romans, un éditeur pourrait toujours se retrancher derrière leurs témoignages pour défendre la sincérité de sa publicité.



Comme je suis de plus en plus difficile à satisfaire en matière de romans policiers, j’abordais ce Requiem pour Cézanne, de Bertrand Puard (éditions Belfond, 2006, ISBN 2-7144-4258-7) sans en attendre le vertige promis. Je me disais, tiens, pourquoi pas une escapade à la Belle Époque, à un moment où l’art pictural bouillonne, entre l’impressionnisme qui a encore du mal à être reconnu, et le cubisme tout juste naissant ?
De retour de cette escapade, le bilan est mitigé. Et je crois que je vais pouvoir recycler ce que j’ai déjà écrit sur pas mal de « polars historiques ». Pour faire simple : côté « ambiance d’époque », le client – moi, en l’occurrence – en a à peu près pour son argent ; côte « intrigue policière », l’idée est assez originale, mais le traitement me laisse tiède.

Les personnages sont tellement conformes à ce qui est devenu un canon du polar historique que je n’arrive plus à m’y laisser prendre. L’héroïne est une jeune femme écrivain, qui écrit des romans policiers mais aussi une biographie de Cézanne, et qui travaille comme serveuse dans un café mais sans toucher de salaire (elle n’encaisse que des pourboires) pour pouvoir se mêler, quand elle le veut, aux conversations des peintres qui fréquentent l’estaminet en question. Elle entretient des relations (professionnelles) qui ont des hauts et des bas avec un éditeur. Sa logeuse est, comme il se doit, une mégère. Mêlée à une affaire mystérieuse, elle aide un agent des « brigades du Tigre » récemment créées, qui l’aide en retour, mais aucun des deux ne livre à l’autre tout ce qu’il ou elle sait. Sans oublier le nouveau voisin de palier de la donzelle, artiste sculpteur mais qui a un secret. Et le rentier états-unien devenu mécène d’art, dont on se demande quel jeu il joue. Et les fonctionnaires du ministère de la culture, totalement incompétents pour déceler ceux qui, à l’avenir, verront leur peinture éblouir le monde entier. Et les sbires du Grand Méchant, capables de dézinguer trois personnes pour camoufler un secret, mais pas de dessouder cette jeune femme fouineuse.
Au final, cela me donne l’impression de quelque chose de très calibré, au parfum d’artifice.

Reste que le roman ouvre la porte à quelques réflexions sur le petit monde de l’art, sur l’ouverture – ou la fermeture – d’esprit des institutions (musées, etc.), des collectionneurs, des marchands, à l’émergence de styles nouveaux, parfois en rupture avec ce qui précédait. Mais pas au point de se révéler « une plongée bouleversante dans le monde de l’art et les secrets de la création ».

Au total, je n’ai pas été pris de vertige, ni n’ai ressenti « l’intensité d’un thriller contemporain » (quoique, dans ce genre littéraire-là, il y ait aussi des soupes franchement tièdes !). Une lecture finalement gentillette, qui ne me laissera pas un souvenir indélébile, ni même durable.


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lundi 29 juillet 2013

Les Indes (pas trop) vénéneuses

An 1606 de l’Hégire (milieu de notre XVIIe siècle). L’empire moghol de Shâh Jahân est probablement à son apogée sur le plan culturel, mais sur le plan de politique intérieure et de relations avec ses voisins, les tensions – voire les conflits – ne manquent pas. Et, plus encore que les Portugais ou les Hollandais avant eux, et les Français après eux, les Anglais entreprennent de s’implanter dans le paysage commercial et politique de l’Inde.
Voilà, en quelques mots, le contexte du roman Le camée anglais de Madhulika Liddle (éditions Piquier Poche, 2013, 978-2-80970917-9 ; version originale : The Englishman's Cameo, 2008). Je ne suis pas familier de l’empire moghol de cette période, m’étant plus intéressé à l’Inde de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Ce roman me semblait pouvoir constituer une porte d’entrée à ma curiosité.



Mission à peu près accomplie en ce qui concerne l’ambiance générale. Comme dans beaucoup de « polars historiques », l’auteur arrive ici à rendre vivante la ville de Dilli (que nous appelons Delhi), ses palais, ses marchés, ses boutiques, ses jardins, et toute l’humanité qui la peuple. Je ne saurais dire si c’est exact, ni même seulement vraisemblable, mais au moins, ça a du corps.
En corollaire, comme dans beaucoup de polars historiques écrits par des gens qui sont (ou semblent être) des historiens ou, en tout cas, passionnés d’une période qu’ils veulent faire partager à leurs lecteurs, c’est encore l’intrigue qui pèche ici par sa faiblesse, sa tiédeur. Quelques meurtres (un notable, une courtisane de haut vol) posent les bases, l’accusé premier – évidemment sympathique – est bien sûr innocent mais il faut le prouver, vraies pistes et fausses pistes se mêlent pour soutenir un peu le suspense, mais, au final, ça ne m’a pas vraiment pris aux tripes. Cocktail finalement classique de malversations et, il fallait s’en douter, de grenouillages d’agents anglais (le titre du roman ne ment pas…). Même la galerie des personnages en arrive à être sans surprise : un noble un peu excentrique qui joue les détectives, son beau-frère heureusement chef de la police (ce qui lui permet d’avoir des tuyaux bienvenus), le batelier qui sert de relais avec le petit peuple, les administrateurs provinciaux qui volent dans les caisses, etc.

Cette escapade moghole a donc été une lecture facile, mais pas du genre à me donner envie de m’accrocher au livre pour le dévorer en étant saisi par le suspense.


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dimanche 28 juillet 2013

Enquêtes en babouches

C’est avec The Janissary Tree (2006 ; publié en français sous le titre Le complot des janissaires, 2007, éditions Plon, 10/18, collection Grands détectives, ISBN 978-2-259-20316-6) que j’ai découvert la série de polars historiques écrite par Jason Goodwin. Puis, j’ai poursuivi avec Le mystère Bellini (2010, éditions Plon, 10/18, collection Grands détectives ISBN 978-2-264-05071-7 ; en version originale, The Bellini Card, 2008) et, tout récemment, avec Mauvais œil (2012, éditions Plon, 10/18, collection Grands détectives, ISBN 978-2-259-21016-4) ; An Evil Eye en VO, 2011).


Cette série, ou tout au moins les 3 romans que j’en ai lus, sur les 4 publiés pour l’instant, m’a accroché à la fois par son décor et par ses personnages.

Son décor est l’empire ottoman dans le premier tiers du XIXe siècle. La « Sublime Porte » est, alors, à une époque paradoxale de son histoire. Elle n’est plus, loin s’en faut, la grande puissance méditerranéenne qu’elle a été aux siècles précédents : de plus en plus de territoires sous son contrôle ont secoué le joug ottoman, certains obtenant même leur indépendance (la Grèce, par exemple) ou se comportant comme tels (l’Égypte) ; qui plus est, les caisses de l’État sont vides. Le voisin russe ne cache pas ses appétits pour les territoires turcs, et la Turquie doit se trouver des protecteurs européens (la France, le Royaume-Uni) pour s’en protéger. Un secours qui lui fait perdre d’autres territoires, qui passent sous le contrôle de ces « chers » alliés. Pourtant, d’un autre côté, c’est aussi la période où l’Empire ottoman entame une évolution forte (certains parlent de « modernisation ») de son administration, de son armée, etc. Ce qui ne manque pas d’engendrer des dissensions, au sein de la société ottomane, entre tenants de la « tradition » et tenants de la « modernité ». Ce décor est donc un terreau favorable aux intrigues, tant domestiques que diplomatiques, des salons du harem aux boutiques des souks, des couloirs du palais aux venelles populeuses.


Quant à ses personnages, c’est une foule bigarrée à l’image de cette ville que nous peint Goodwin. Et le premier d’entre eux n’est pas le moins surprenant. Hachim (Yashim, en VO), le « héros » de cette série – le détective, comme il se doit, dénoueur des intrigues pour le compte du Palais – n’est autre qu’un eunuque. Homme qui n’en est plus tout à fait un, il peut se glisser partout, y compris au cœur du harem, dans les appartements réservés aux femmes. Pleinement turc, il sait sentir le pouls qui bat dans la ville. Homme de culture, il est également capable de côtoyer, voire d’affronter, les représentants des puissances étrangères.
Parmi ces derniers, Stanislaw Palewski, étonnant représentant diplomatique d’une Pologne qui, de fait, n’existe pas, dépecée qu’elle a été entre Russie, Prusse et Autriche, mais qui s’accroche à son idée d’une Pologne réunifiée. Hicham et Palewski forment un étonnant duo, l’un travaillant pour le vizir d’un État en plein bouleversement, l’autre pour un pays qui espère un avenir.
Et derrière ce duo de premier-plan, une riche distribution de rôles. Personnages savoureux, du sultan aux vendeurs d’eau, des favorites du sultan aux courtisanes, des officiers turcs aux officiers russes, des lettrés aux proxénètes.
Istanbul est alors à la fois un décor et un acteur kaléidoscopiques, et cette richesse se retrouve ailleurs, comme à Venise où l’une des enquêtes (Le mystère Bellini) conduit Hicham.

Les trois romans que j’ai lus partagent cette ambiance riche, ces galeries de personnages attachants (même ceux que l’on s’attache à détester), ces intrigues dans le palais et hors du palais, sans pour autant que j’y aie trouvé des redondances ou des similitudes marquées. Un dépaysement bien sympathique.


Le bémol vient plutôt des intrigues elles-mêmes, et de la façon dont elles sont conduites et contées. Leurs fins me semblent précipitées, presque bâclées, avec une avalanche d’informations arrivant tardivement et éclairant, tout à trac, ce que le lecteur n’avait pu comprendre jusque-là. Pas tout à fait comme dans les romans d’Agatha Christie, mais pas loin (et comme je ne suis pas client des romans d’Agatha Christie…). Le complot des Janissaires me semble, en cela, le moins bon des trois ; Le mystère Bellini moins brouillon, même s’il reste touffu ; quant à Mauvais œil, les éléments « géopolitiques » de son intrigue ont réussi à garder mon attention jusqu’au bout, même si ce bout est, lui aussi, plutôt précipité.




Autre bémol, plus anecdotique, et sous forme de question : pourquoi certains auteurs de polars se sentent-ils obligés de faire de leurs personnages des gastronomes qui cuisinent – ou se font expliquer des recettes – trois ou quatre fois par roman ? Cela me paraissait sympathique quand j’avais découvert, dans les années 1980, le détective privé né sous la plume de Manuel Vázquez Montalbán, Pepe Carvalho, fine bouche et cordon bleu. Mais, à force d’en croiser dans les romans (la série des Nero Wolfe de Rex Stout ; les Stanley Hastings par Parnell Hall ; les Nicolas Le Floch de Jean-François Parot), la BD (la série Tony Chu détective cannibale de Rob Guillory et John Layman ; l’Agent de la National de Sampayo et Schiaffino), le cinéma (Blind Detective, de Johnny To), je dois dire que ça me lasse un peu.



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lundi 5 novembre 2012

Le coup de la liste

Je vais finir par croire que les conspirateurs qui veulent devenir maîtres du monde ont un ego de la taille de leur cible, et une intelligence pratique inversement proportionnelle. Vais-je devoir rédiger à leur intention La conspiration pour les Nuls, et indiquer, dès le premier chapitre, qu’il ne faut jamais, jamais, JA-MAIS !, écrire, sur un papier, la liste des personnes impliquées dans le complot ? Une telle liste – signée ou pas – du sang des conspirateurs, non seulement c’est grand-guignolesque, mais c’est le genre d’indice que le plus bas de plafond des enquêteurs va finir par découvrir.
Je reviendrai, dans un prochain billet, sur un « polar historique » de Laura Joh Rowland, Shinju / Le sabre et la dague, dans lequel on tombe aussi sur une telle liste. Mais, aujourd’hui, c’est de The List of Seven (William Morow & Co., 1993, ISBN 9780688122454 ; La liste des sept), de Mark Frost, que je vais vous entretenir.


Les télévores associeront sûrement – et avec raison – le nom de Mark Frost à celui de la série Twin Peaks, dont il a été le cocréateur avec David Lynch et l’un des scénaristes et des réalisateurs. Mais, autant avec Twin Peaks, Lynch et Frost ont-il joué la carte du polar intello, quasi-surréaliste, autant Frost, avec sa Liste des sept nous livre un polar dont j’ai du mal à dire s’il s’agit d’une parodie survitaminée d’un roman de Sherlock Holmes à prendre au premier degré ou à un autre degré.
Le lien avec Sherlock Holmes est incontournable. Non seulement parce que le roman se déroule dans l’Angleterre victorienne des années 1880, mais parce que le personnage principal du roman n’est autre que le bon docteur Arthur Conan Doyle, de la plume duquel naîtra le fin limier Holmes, son médical acolyte Watson et son ennemi juré Moriarty. Les fins connaisseurs de l’œuvre holmeso-doylienne – à moins que ce ne soit doylo-holmesienne – dont je ne suis pas (ni dans un sens ni dans l’autre) s’amuseront peut-être à trouver les indices qui lient ce roman de Mark Frost à ceux de son inspirateur : les adresses de telle maison, l’addiction à la cocaïne de tel personnage, les ressemblances de noms de personnes, etc. Je dois reconnaître que cela m’est plutôt passé au-dessus de la tête, et que j’ai donc peut-être perdu des petits riens qui contribueraient à faire le sel de ce roman.

Puisque ces détails m’ont, pour la plupart, échappé, venons-en au fond du roman. Cela commence plutôt bien, dans une ambiance de mystère victorien assez classique, avec une pointe de noirceur inquiétante, aux frontières du rationnel, à la From Hell (2001), l’adaptation cinématographique que les jumeaux Albert et Allen Hugues ont tirée du roman graphique d’Alan Moore (scénario) et Eddie Campbell (dessin). Ou le très bon téléfilm Jack the Ripper / Jack l’éventreur (1988) de David Wickes, avec l’excellent Michael Caine. Jack l’Éventreur n’est d’ailleurs pas si étranger que ça au roman, qui compte aussi parmi ses invités Bram Stoker, le « père » de Dracula.
Puis, comment dire ?... Ça tourne à tout autre chose. Au diable la finesse holmesienne ! Sortons les monstres, les flingues, les effets spéciaux ! Des momies revenues à la vie dans les sous-sols du British Museum, des sangsues géantes, des expériences de lobotomies et de drogues psychotropes, un espion au service de la Reine mais échappé d’un asile de fous, un manoir dans les brumes du Yorkshire, un complot mêlant des bellicistes de rêvant l’embrasement du monde et de satanistes qui, eux, rêvent de ramener sur Terre Celui-qu’on-ne-doit-pas-nommer-mais-qui-porte-mille-noms. Et, bien sûr, la liste des noms des conspirateurs, histoire que quelqu’un comprenne qu’ils sont liés, à défaut de comprendre pourquoi ils le sont... Ah, et j’ai failli oublié : le grand méchant (c’est-à-dire le plus méchant des sept, le cerveau, les six autres n’étant là qu’à titre utilitaire ou presque) et un des gentils sont frères, histoire d’ajouter du piment abeletcaïnesque à une tambouille dans lesquels les ingrédients étaient déjà nombreux et épicés.


Quand je vois ça au cinéma, je peux en être bon public : je peux applaudir à The Mummy / La momie (1999) de Stephen Sommers – même si ma préférence va quand même à Raiders of the Lost Ark / Les aventuriers de l’arche perdue (1981) de Steven Spielberg. Voire, quitte à bousculer les canons holmesiens, savourer sans fausse pudeur le Sherlock Holmes (2009) de Guy Ritchie et son pétillant duo formé par Robert Downey Jr. (Holmes) et Jude Law (le Dr. Watson). Mais, sous forme de livre, j’accroche beaucoup moins : cela me semble plus poussif, et j’en arrive à lire en diagonale juste pour avec une idée du fil du récit sans être englué dans les détails et les rebondissements parfois artificiels.

Quand il s’agit d’une menace sournoise qui cherche à saper les fondations de l’empire britannique, je penche plutôt vers des romans comme ceux de Fu Manchu par Sax Rohmer (même si je ne me complais pas dans le racisme et le mépris qui parcourent ces romans). Et je préfère l’écriture d’un Tim Powers, par exemple dans The Anubis Gates / Les portes d’Anubis (1983), à celle de Mark Frost, fort heureusement allégée par des dialogues piqués d’ironie et de second degré.

Cette Liste des sept séduira probablement ceux qui sont capables de se dépouiller volontairement de leur incrédulité pour se laisser emporter par le tourbillon de ce récit où tout est « plus ». Moi, j’ai trouvé que c’est un peu « trop ».



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mercredi 24 octobre 2012

De plume et de loi

Au milieu du XVIIIe siècle, les demi-frères Henry et John Fielding ont marqué de leur talent la littérature anglaise et, de leur volonté réformatrice, la justice londonienne.
Je parlerai de Henry Fielding (1707-1754) plus en détail dans un autre billet, tout particulièrement pour une partie de son œuvre littéraire, dont le roman Tom Jones, porté à l’écran par Tony Richardson (1963), avec Albert Finney dans le rôle principal. Aujourd’hui, je vais plutôt donner un coup de lampe sur John Fielding (1721-1780), que j’ai découvert voici quelques années non pas dans un livre d’histoire sur la justice de la Couronne britannique, mais à travers de romans policiers, dont il est question plus bas dans ce billet.



Depuis 1749, Henry Fielding, jusque là surtout connu comme homme de lettres (il a écrit une quinzaine de pièces de théâtres et une demi-douzaine de romans), officie comme juge au tribunal sis au n°4 de Bow Street, près de Covent Garden, dans le quartier de Westminster, à Londres, et John est son assistant personnel à compter de 1750. Sous l’impulsion de Henry, les bases de la première « vraie » force de police londonienne sont posées en 1749, force dont les agents (ils ne sont que 6, dans un premier temps !) reçoivent alors le surnom de Bow Street Runners. Les Fielding développent également de nouvelles façons de travailler, établissant par exemple un grand registre des criminels connus, tout en œuvrant à la prévention de la criminalité et à l’éducation des jeunes gens.



Lorsque Henry, malade, quitte son poste en 1754, c’est John qui devient le magistrat en chef à Bow Street, un poste qu’il tiendra jusqu’à sa mort en 1780. Et pendant toutes ces années, ce juge qui a perdu la vue à 19 ans après un accident en service dans la marine, Henry Fielding, sera « The Blind Beak of Bow Street », incarnation vraiment aveugle d’une justice qui essaie d’être plus juste.


C’est donc par des « polars historiques » que j’ai découvert John Fielding, le juge aveugle de Bow Street. Ceux de la série écrite par le journaliste et écrivain états-unien Bruce Alexander (de son vrai nom Bruce Alexander Cook, 1932-2003). En l’occurrence, 11 romans dont le personnage principal est John Fielding, publiés entre 1994 et 2005 ; 8 d’entre eux sont parus en en traduction française aux éditions 10-18, collection Grands détectives, ce qui les met à la portée d’à peu près toutes les bourses (ils sont au format de poche) et des lecteurs non anglophones.



J’ai été enthousiasmé par les premiers romans de cette série, tant pour le style d’écriture d’Alexander que pour la tension de ses intrigues. J’ai apprécié tout particulièrement sa façon de faire de la ville de Londres elle-même non pas un simple décor, mais une sorte de personnage des romans à part entière.
Pourtant, par la suite, je me suis senti moins accroché. Peut-être par lassitude d’avoir englouti trop de romans policiers, « historiques » ou pas, et donc de ne plus apprécier que les plats les plus relevés, les intrigues les plus surprenantes, me laissant penser que toutes les autres étaient fades. Illusion gastronomique, ou véritable fadeur, l’intégralité de la série m’a laissé, globalement, le souvenir de romans malheureusement inégaux, du point de vue de leurs intrigues « policières » respectives. Autant le portrait de divers aspects de la vie londonienne à cette époque se tient plutôt bien, d’un roman à l’autre, autant certaines intrigues sont assez tièdes, au point qu’elles n’ont pas gardé mon intérêt particulièrement éveillé et que j’ai fini par lire ces livres en diagonale.



Comme je l’ai déjà exprimé par ailleurs, pour avoir été, pendant des années, un très grand consommateur de romans policiers, et de « policiers historiques » en particulier, j’ai fini par trouver que beaucoup de séries finissent par tourner en rond, cuisinant toujours la même tambouille tout en essayant de la faire passer pour variée en changeant quelques ingrédients anecdotiques. Et même que les polars historiques sont rarement de bons polars, qui tombent souvent dans le travers de vouloir donner des cours d’histoire et de vie quotidienne « d’époque » sans que cela se fonde bien dans le récit.
Pour les romans de Bruce Alexander, nous échappons au moins à ce travers du « cours d’histoire » plaqué sur le récit policier. Et je lui tire mon chapeau d’avoir su rendre Londres si vivante, dans toute sa diversité. Puisque John Fielding est aveugle, c’est par les yeux de son assistant (fictionnel) Jeremy Proctor que Bruce Alexander, manifestement très bien documenté dans les mémoires et autres témoignages contemporains des Fielding, nous plonge dans la ville. Salles du tribunal, hôtels particuliers, quais, théâtres, lieux de débauche en tous genres, prison de Newgate, potence de Tyburn, gentlemen, domestiques, ouvriers, filles de joie, colons des Amériques, armateurs négriers, forment un kaléidoscope jamais ennuyeux.



Et le juge Fielding ne manque pas d’expliquer au jeune Proctor (et, donc, au lecteur) les maux qui rongent la société londonienne, dont la pauvreté qui pousse au crime ou à la prostitution, et ses espoirs de changer un peu la donne, à la mesure de ses moyens.

Le juge aveugle apparaît dans une autre série de romans, dus, cela à la plume de Deryn Lake (14 titres dans la série originelle, dont 8 traduits en français et publiés à la librairie des Champs-Élysées et aux éditions du Masque, Collection Labyrinthes). Ces romans ont pour personnage principal un apothicaire, John Rawlings (il serait l’inventeur de l'eau gazeuse), résolvant des énigmes criminelles, notamment à Londres pour le compte de John Fielding.



Mais les décors des aventures de Rawlings dépassent Londres pour courir dans les contrées avoisinantes ou plus lointaines, une variété qui peut apporter de la fraîcheur à la série en évitant de tourner en rond dans Londres mais qui, paradoxalement, fait perdre un peu de cohérence à l’ensemble. En outre, les intrigues des romans de cette série m’ont laissé le souvenir d’être très inégales, tirées par les cheveux, et parfois artificielles avec leurs cortèges de fausses pistes et faux coupables.



La télévision s’est également emparé des personnages de John et Henry Fielding, avec la série City of Vice. Produite pour la chaîne Channel 4, diffusée en 2008, écrite par Clive Bradley and Peter Harness et réalisée par Justin Hardy (3 épisodes) et Dan Reed (2 épisodes), elle a bénéficié des conseils de l’historienne britannique Hallie Rubenfold, dont les travaux universitaires ont porté, entre autres, sur la prostitution et autres affaires « de mœurs » dans l’Angleterre du XVIIIe siècle.


La mise en image de ces aspects sombres du XVIIIe siècle n’était pas inconnue de Justin Hardy, puisqu’il avait participé à la réalisation de documentaires sur les bas-fonds des temps « georgiens », Georgian Underworld (2003) ; quant à Dan Reed, il est le réalisateur, l’auteur et le producteur de divers documentaires sur des sujets historiques et contemporains, et le réalisateur de plusieurs épisodes de la série policière Lewis / Inspecteur Lewis.
Henry Fielding est incarné par Ian McDiarmid, que les amateurs de Star Wars connaissent sous les traits de Palpatine ; tandis que c’est Iain Glen qui s’est glissé dans la peau de John Fielding, après avoir joué, entre autres, dans des séries comme MI-5, Downton Abbey ou Game of Thrones.


Meurtres de prostituées, crimes dans le milieu homosexuel, réseau de prostitution infantile, guerre de gangs d’immigrants irlandais, la série City of Vice mérite bien son titre et n’explore pas les salons dorés et feutrés. Et les hommes des juges Fielding eux-mêmes ne dont pas dans la dentelle, eux pour qui la fin (pas toujours heureuse) semble justifier les moyens (pas toujours délicats). Mais, si les sujets des enquêtes sont violents ou scabreux, leur traitement dans la série n’est ni voyeur ni complaisant (finalement, c’est peut-être le titre de la série qui constitue l’élément le plus racoleur).


En parlant de moyens, ceux du budget de la série ne semblent pas être mirifiques, mais leur modestie est contournée, assez habilement (le recours aux simulations de Londres en 3D à partir du plan dressé par le cartographe du XVIIIe siècle John Roque, par exemple), pour éviter que les scènes d’extérieur ne paraissent faites de bouts de chandelle et de carton-pâte.
Malheureusement limitée à 5 épisodes, cette série est typique de celles qui vous font regretter que les télévisions françaises soient incapables, dans leur grande majorité, de produire un divertissement « historico-romanesque » qui soit autre qu’empesé dans un langage artificiel censé faire « d’époque » (pas facile d’avaler les premiers épisodes de la série des enquêtes de Nicolas Le Floch, par exemple), ou, au contraire, tout aussi artificiellement « modernisé » en faisant parler les croquants comme des « caillera » de banlieues (je ne sais plus trop si c’est dans Les chants de Mandrin ou dans Rani que ce procédé fumeux a été employé), ou encore martyrisé par l’Attila de l’adaptation du roman populaire en téléfilm, Josée Dayan.
La série échappe aussi à la loi des quotas « sociaux » ou « ethniques ». Reflet de temps de domination « masculine » et « blanche », elle n’introduit pas artificiellement un inspecteur de police féminin ou « issu des minorités visibles ».



Pour tout cela, et pour l’intérêt des scénarios de chaque épisode, inspiré des mémoires de Henry Fielding, cette série est de celle qui mérite l’attention des amateurs d’enquête policière et des recoins sombres du siècle dit « des Lumières ».

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Pour être complet, j’ajouterai que c’est le compère Thomas B. qui, le premier, avait attiré mon attention sur cette série, par son billet Les condés des Lumières– Part 1: Police and Thieves.


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 Défis. Ce billet répond aux défis suivants :


 

lundi 15 octobre 2012

Quand le rire tue

Une musique carillonnante, un moine et un novice sur leurs mules, un monastère aux allures de forteresse perché sur une colline dénudée balayée par un vent glacial. Voilà ce qui me vient immédiatement à l’esprit à propos du Nom de la rose. Oui, je le reconnais, comme probablement beaucoup de gens, c’est le film de Jean-Jacques Annaud qui a influencé ma façon de « voir » l’univers de ce roman.



J’ai pourtant lu le roman d’Umberto Eco (Il nome de la rosa, 1980) à sa publication en traduction française (1982), donc plusieurs années avant que le film n’arrive sur grand écran (1986). Mais les images que mon esprit avait fait naître lors de la lecture du roman n’étaient pas aussi marquantes, aussi définies, bien sûr, que celles que le film m’a, d’une certaine manière, imposées. Et, au fil du temps, j’ai gardé en tête les images offertes par le film, plutôt que celles nées de la lecture.
Comme avec la majorité des œuvres littéraires adaptées au cinéma, il y a des débats passionnés – mais pas toujours passionnants – pour savoir si le réalisateur a trahi l’auteur. Pour ma part, je savoure autant le roman Le nom de la rose que le film Le nom de la rose. Non pas par souci de ne pas trancher entre les deux, mais parce que j’apprécie sincèrement ces deux œuvres, pour ce qu’elles sont l’une et l’autre.



Le roman d’Umberto Eco est largement plus qu’un roman policier, et le fait que j’ai choisi ce roman pour participer à des défis littéraires sur les polars ne signifie pas que je réduis ce roman à ce seul aspect.
Bien sûr, Guillaume de Baskerville et son esprit acéré et déductif ne manquent pas de nous faire penser à un Sherlock Holmes en robe de bure, et ce Nom de la rose, avec ses morts quasi inexplicables, ses faux coupables et ses vrais cerveaux du crime, est tout de même un sommet du roman à énigmes. Néanmoins, il ne se limite pas à un whodunnit médiéval avec un moine-enquêteur comme Ellis Peters a su en écrire par douzaines sur le frère Cadfael.

Umberto Eco nous plonge dans une intrigue qui dépasse, et de loin, les querelles foncières ou familiales que résout Cadfael le Gallois. Ici, il est question ni plus ni moins que de fondements théologiques, de la nature de l’homme, de son libre-arbitre et de son droit au rire.
Ou de la manière de recherche la vérité, que celle-ci soit Absolue ou pas. Plusieurs siècles après les temps du Nom de la rose, on appliquait encore la question dans les procédures judiciaires. Rien de tel pour trouver les « vrais » coupables qu’une « bonne » séance de brodequins. L’Inquisition, dans sa recherche de la vérité, n’emploie pas vraiment les méthodes intellectuelles de Guillaume de Baskerville (pourtant ancien inquisiteur lui-même) ; Bernardo Gui, ce n’est pas Les Experts :Vatican !
Ou encore – et , peut-être, surtout – du savoir, de sa conservation, et de sa transmission. Y a-t-il des savoirs autorisés et d’autres, interdits et, dans ce cas, qui en décide ? Peut-on conserver – dans une bibliothèque, par exemple – aussi bien des savoirs autorisés que des savoirs interdits ? Jusqu’au peut-on aller pour décider qui a droit de savoir quoi, ou de penser quoi ?
Et, pour ceux qui en doutaient encore, les chamailleries entre Franciscains et Dominicains, ou la chasse aux sorcières menée avant tant de zèle par l’inquisiteur, ne sont, finalement, que l’expression, hypocritement habillée des oripeaux de la religion, d’appétits bien plus terrestres, qu’ils soient ceux du pouvoir séculier ou ceux de la chair (féminine ou pas).




Les moines dont Umberto Eco a peuplé son monastère ne déplairaient pas ni à Rabelais, pour les plus jouisseurs d’entre eux, ni à Machiavel, pour les plus retors. Et Jean-Jacques Annaud et ceux qui ont travaillé à la distribution des rôles pour le film (Gianni Arduini, Dominique Besnehard, Celestia Fox, David Rubin, Sabine Schroth et Lynn Stalmaster) ont réussi à transformer ces portraits de papier en une formidable galerie de « gueules ».





Mais ce Nom de la rose n’est pas un roman que l’on aborde les mains dans les poches. L’érudition de l’auteur transparaît dans ses mots, ses phrases, ses pages. Les arguties théologiques ou aristotéliciennes ne sont pas de la gnognotte, pas plus que les énigmes symboliques, astrologiques et alchimiques. Quant à ceux, dont je suis, qui ne manient pas le latin comme une langue courante, ils devront s’armer d’un dictionnaire latin-français et d’une grammaire latine, si tant est que cela puisse les aider vraiment, ou perdre une partie du roman ; certains passages du livre, écrits en latin, ne sont pas traduits dans une langue compréhensible par le commun des lecteurs. Ce qui engendre un petit sentiment de frustration : que perd-on, en tant que lecteur, à ne pas comprendre ces passages-là ? Sont-ils de simples clins d’oeil (comment dit-on « merde pour celui qui lit », en latin?) ? Des recettes de cuisine ? Apportent-ils un niveau de connaissance qui n’est accessible qu’à l’élite des latinophones ? Je dois reconnaître que mes capacités de latiniste de collège et de lycée n’étaient pas assez affûtées pour que je surmonte ces obstacles-là.
Les lecteurs anglophones avaient eu droit, dès 1987, à un ouvrage éclairant le roman, incluant une introduction au roman, des éléments de compréhension sur le Moyen âge, les théories philosophiques et littéraires, une chronologie, des notes sur les événements et personnages historiques, et, atout fort bienvenu, la traduction de l’ensemble des textes en latin (The Key to The Name of the Rose, Including Translations of All Non-English Passages, par Adele J. Haft, Jane G. White, et Robert J. White, University of Michigan Press).


Pour savourer le livre, il convient également que le lecteur soit plutôt à l’aise avec la géométrie en trois dimensions et l’architecture. Sinon, il risque d’être encore plus perdu que Guillaume de Baskerville et son candide Adso de Melk, dans les coins et recoins de l’abbaye et le labyrinthe de la bibliothèque, et déçu, voire écœuré, de ne pas saisir les finesses des beautés architecturales dont Umberto Eco se fait le chantre.
Cette bibliothèque est, pour toute personne sensible aux livres, à la fois un régal et un cauchemar. Le régal de la savoir si riche, comme le carrefour des connaissances de cette époque et des héritages des époques antérieures. Le cauchemar de l’imaginer proie des flammes, sous les yeux impuissants de Baskerville. Ces deux aspects sont, à mes yeux, plutôt bien rendus dans le film, même si le fait d’avoir donné une forme concrète à cette bibliothèque lui fait perdre la nature presque magique, changeante, déroutante, mystérieuse et dangereuse, presque vivante et carnivore (comme le ventre de la baleine ?), qu’elle semble avoir dans le roman. Une partie des intérieurs du film a été tournée à l’abbaye d’Eberbach, ancien monastère cistercien dans la région allemande de Hesse, où la police allemande était chargée de protéger livres et manuscrit pendant le tournage !




Se plonger dans la lecture du Nom de la rose peut être une expérience heureuse ou malheureuse. Pour les plus gourmands d’érudition, pour ceux capables d’avaler les plats les plus riches, ce pourrait être la montée directe au Paradis. Pour les amateurs de livres foisonnants mais préférant une certaine fluidité du discours, ce pourrait être un pèlerinage à Compostelle, en enchaînant les étapes de montagne et les montagnes de plaine, les efforts et les réconforts. Pour les réfractaires à l’étalage d’une culture profonde qui frôle parfois la pédanterie, ce roman pourrait se révéler un véritable étouffe, chrétien, voire une montée au Golgotha. Alors, élévation ou calvaire, Le nom de la rose ne peut laisser indifférent. J’ai fait partie de ces pèlerins qui ont parfois souffert sur le chemin, et qui sont arrivés au bout, les pieds fatigués mais la tête réjouie.


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 Défis. Ce billet répond aux défis suivants :

 

lundi 8 octobre 2012

Le point sur le défi "Polar historique"


Le défi Polar historique n’a pas de date limite. Il s'agit, comme son nom l’indique clairement, d'écrire des billets sur des polars historiques (romans, BD).

Ce challenge comporte 3 niveaux :
  • niveau Tân : 2 polars historiques ;
  • niveau Le Floch : 6 polars historiques
  • niveau Fronsac : 10 polars historiques

Je vise le niveau Fronsac.





Voici les œuvres sur lesquelles j’ai publié des billets, pour l’instant (2 romans, 2 séries de romans, 1 série de BD, 1 série télé) :
  1. Boris Akounine, Le Gambit turc (roman)
  2. Patrick Marty (scénario) et Chongrui Nie (dessin), Juge Bao (BD, 4 tomes parus à ce jour)
  3. Le nom de la rose, d'Umberto Eco (roman)
  4. plusieurs œuvres inspirées de Henry et John Fielding, juges londoniens du milieu du XVIIIe siècle (2 séries de romans, 1 série télé)


dimanche 7 octobre 2012

Ce juge-là me plaît

Les romans de Robert Van Gulik de la série du juge Ti n’ont jamais réussi à m’accrocher. Je les ai trouvés trop artificiels dans leur ton comme dans leur fond. Mais ce n’est pas pour autant que j’ai totalement tourné le dos aux aventures policières dans la « Chine ancienne ». Et la série BD du Juge Bao, aux éditions Fei, m’a été une très bonne surprise, dans le récit comme dans le trait.



Cette série du Juge Bao est la première publiée par les éditions Fei, créées par la Chinoise Xu Ge Fei qui veut bâtir des ponts entre Chine et France par le biais de la culture et de la bande dessinée en particulier. Et la série du Juge Bao est un très bon exemple d’un de ces ponts, puisqu’elle associe un scénariste français, Patrick Marty, et un dessinateur chinois, Chongrui Nie, dans une série qui mêle la culture chinoise et la culture du roman policier à énigme.

Le juge Bao de cette série est un personnage historique, Bao Zheng (999-1062), devenu incarnation légendaire de la justice en Chine. Porté d’abord par la tradition orale, puis par des écrits (à partir du tournant du XVIIe siècle environ), il reste, aujourd’hui encore en Chine, le parangon de la justice incorruptible, à la fois implacable et compréhensive, ne fermant pas les yeux sur les crimes des puissants, et n’avalant pas les couleuvres des culpabilités apparentes des petites gens.



Le juge Bao a reçu de Renzong (Jen-tsung), quatrième empereur de la dynastie Song de la Chine du Nord, la mission de combattre la corruption jusque dans les provinces les plus éloignées de la capitale, contrées dans lesquelles les potentats locaux détournent, à leur profit, les subsides envoyés par l’Empereur pour le développement de ces territoires. Il faut avoir présent à l’esprit que, pendant que notre Europe occidentale, à cette période de « l’an Mil », souffrait encore des suites des guerres, invasions et rivalités des temps post-carolingiens, la Chine des « Song du Nord », qui entrait dans une période de prospérité, était très avancée tant sur le plan des sciences, de la politique, ou encore de l’urbanisme ; sa capitale, alors connue sous le nom de Bianjing (aujourd’hui Kaifeng), comptait près d’un demi-million d’habitants.


Quelques avis publiés sur le net à propos de cette série de BD parlent du juge Bao comme une sorte de Robin des Bois ; erreur majeure puisque Bao était, de fait, un fonctionnaire impérial et non un hors-la-loi provincial (aussi sympathique Robin Hood ait-il pu être).
Pour mener ses enquêtes, Bao bénéficie de l’aide d’une petite troupe particulièrement efficace, incluant un redoutable combattant, un secrétaire médecin légiste, un adolescent débrouillard qui lui sert de page et, bien sûr, quelques solides soldats aptes à manier le bâton, l’épée ou le fouet, pour faire la police. Mais il ne faudrait pas imaginer le juge Bao comme un magistrat enfermé dans son tribunal et laissant ses assistants fouiner, se battre, et appréhender les coupables. Bao, lui, n’hésite pas à mettre la main à la pâte, à plonger au cœur du mystère, à se déguiser pour mieux berner ses suspects.




Le style graphique de Chongrui Nie peut être regardé comme plutôt classique, par rapport à ce que l’on a pu voir dans la bande dessinée, même avec son style hachuré (les bédéphiles se souviennent probablement de la façon dont Antonio Hernandez Palacios dessinait la série Mac Coy). Pourtant, il y a, dans cette série du Juge Bao, une dynamique particulière, et le format original pour nous, lecteurs occidentaux, alors qu’il est traditionnel en Chine (un format 13x18, à l’italienne), y contribue fortement.
Chongrui Nie manie le noir et blanc avec talent, parfois au trait simple, parfois avec des aplats noirs grattés pour faire apparaître le blanc, pour aboutir à une représentation plutôt réaliste des personnages et des décors. Je regrette toutefois que les poses des personnages semblent parfois statiques, comme arrêtées dans les mouvements, presque théâtrales, un peu en contradiction avec les visages auxquels le dessinateur arrive, au contraire, à donner, au fil des albums, beaucoup d’expressivité.



Chaque tome de la série est un petit plaisir à lui seul. Une escapade dans la Chine « antique », des personnages bien tranchés, des intrigues mêlant affaires criminelles (corruption, corruption, prévarication, concussion, extorsion, fausses accusations, enlèvements, etc. - révisez votre vocabulaire judiciaire !) et histoires personnelles, ces intrigues croisées permettant que la trame policière, parfois plutôt simple, ne se révèle pas insipide. Les intrigues mettent en scène des gouverneurs véreux, des marchands avides, des boutiquiers opprimés, des courtisanes élégantes, des assassins de l’ombre, un petit peuple cherchant simplement à survivre. Une part importante est faite aux enfants, qu’ils soient page du juge Bao, mendiants de rue, ou victimes de querelles familiales, et aux femmes, tant fortes que faibles, séductrices fatales ou objets de mariages arrangés.
Mais, les quatre tomes déjà parus laissent entrevoir qu’ils sont tous construits autour des mêmes procédés. Qui sait si cela n’entraînera pas, au fil des 9 tomes qui la composeront au final, une certaine lassitude des lecteurs ?



Ces intrigues peuvent accrocher les lecteurs d’aujourd’hui autant que les histoires du juge Bao ont régalé des Chinois depuis le XIe siècle parce que ces histoires sont d’actualité quelles que soient les époques. Par-delà les éléments qui l’ancrent dans la Chine des Song du Nord, cette série nous racontent des histoires d’aujourd’hui et titillent nos rêves d’un monde plus juste et plus propre.
Qui pourrait, aujourd’hui, être notre juge Bao ?

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La publication de la série de BD du juge Bao est aujourd’hui terminée en Chine, et comporte 9 albums. Pour l’instant, 4 albums sont parus en France : Juge Bao et le Phœnix de jade (tome 1, 2010, ISBN 978-2-35966-000-5), Le roi des enfants (tome 2, 2010, ISBN 978-2-359-66001-2), La belle empoisonnée (tome 3, 2011, 978-2-359-66006-7), L’auberge maudite (tome 4, 2012, 978-2-359-66007-4).

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Pour aller plus loin :
- une interview du scénariste et du dessinateur sur bscnews.fr
- une interview du scénariste sur actuabd.com


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Pour les allergiques à la BD, les aventures du juge Bao existent aussi en romans : Shi Yukun, Les plaidoiries du juge Bao / Le juge Bao et le plaidoyer des fantômes (éditions You Feng, 2005, ISBN 9782842791971) et Le Juge Bao et l'impératrice du silence (éditions You Feng, 2006, ISBN 2-84279-209-2).




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