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mardi 31 décembre 2013

(Fl)ânerie cévenole

Passé à la postérité pour les chefs-d’œuvre que sont son roman Treasure Island / L’Île au trésor (1883) et sa nouvelle The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde / L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (1886), Robert Louis Stevenson est également bien connu des amoureux des randonnées pédestres, surtout en France, grâce à ses Travels with a Donkey in the Cévennes / Voyage avec un âne dans les Cévennes (1879).



Ces « travels », devenus seulement « voyage » en passant de l’anglais (ou de l’écossais, Stevenson étant natif d’Édimbourg) au français, sont autant singuliers que pluriels.
Singuliers, parce que c’est le périple d’un homme seul, accompagné d’une seule bête de bât, l’ânesse Modestine. Singuliers, parce que c’est l’occasion pour Stevenson, encore jeune (il n’a pas 30 ans) et pas encore célèbre (il ne publiera L’île au trésor que 5 ans plus tard), de faire déjà le point sur lui-même, sa vie, ses amours malheureuses. Singuliers, parce que c’est la lecture d’une romancière française, George Sand, qui donne l’envie à cet auteur écossais de découvrir l’Auvergne. Singuliers, parce que c’est surtout après la mort de Stevenson que ce récit de voyage va connaître la notoriété.
Pluriels, parce qu’ils sont une découverte géographique d’une contrée restée rude, mais aussi un cheminement historique dans les souvenirs des persécutions des Protestants (en particulier pendant la « guerre des Camisards » au début du XVIIIe siècle). Pluriels, parce que le récit que Stevenson tire de son voyage de moins de deux semaines mêle des textes écrits sur le moment – le journal de son périple – et des textes écrits plus tard – les précisions historiques sur l’écrasement du soulèvement protestant.



Balade poétique, réflexion spirituelle, ce Voyage avec un âne dans les Cévennes, en douze jours et trente lieues, se lit au pas d’un homme que rien ne presse et au rythme d’une ânesse qui ne dément pas la réputation d’entêtement de ces animaux auxquels il est toutefois difficile de ne pas s’attacher.

À ceux qui ont déjà lu le récit de Stevenson, comme à ceux qui ne l’ont pas encore lu (et le liront peut-être, ou peut-être pas), je conseille l’adaptation en bande dessinée, due à Juliette Lévéjac (éditions De Borée, 2013, 978-2-8129-0747-0). Son trait élégant et jovial sert de très belle manière l’ouvrage originel ; j’aurais toutefois préféré que le texte fût, par moments, moins présent, et laissât un peu plus de place à la flânerie et à la contemplation.



Les plus déterminés pourront mettre leurs pas dans ceux de Stevenson en suivant le chemin de grande randonnée 70 (GR70), explicitement dénommé « chemin de Stevenson ». Au besoin, ils bénéficieront des conseils de l’association Sur le chemin de Robert Louis Stevenson pour préparer leur voyage.




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jeudi 19 décembre 2013

Un fusil, un chien, une caravane, une plume

Quand Mille femmes blanches de Jim Fergus était paru en 2000 (traduction en français de One Thousand White Women: The Journals of May Dodd, 1998), je l’avais sciemment ignoré. Non pas sur un a priori négatif ou un manque d’intérêt pour le sujet, mais parce que le battage médiatique sur ce livre avait eu sur moi l’effet inverse de ce qu’il était censé produire : le rejet épidermique. Je n’ai donc pas fais connaissance avec ce Jim-là à cette époque.
Mais, si je n’ai toujours pas lu Mille femmes blanches, j’ai récemment découvert, avec grand plaisir, l’écriture de Jim Fergus grâce à son récit A Hunter's Road : A Journey with Gun and Dog Across the American Uplands (1992). Le titre de la traduction française, Espaces sauvages (Le Cherche midi, 2011, ISBN 978-2-7491-1132-2 ; fiche sur le site de l'éditeur), par sa sobriété, nous fait perdre le sens du titre original qui est, pour une fois, un bon indice du contenu.



Mes premières lectures de récits de chasse, fictionnels ou pas, ont été – pour autant que je m’en souvienne – des grands classiques comme La gloire de mon père (1957) de Marcel Pagnol, Tartarin de Tarascon (1872) d’Alphonse Daudet, Dersou Ouzala (1921) de Vladimir Arseniev (porté au grand écran par, entre autres, Kurosawa Akira en 1975), ou des ouvrages moins connus comme Peuples chasseurs de l’Arctique (1966) de Roger Frison-Roche.
Par la suite, c’est un genre qui ne m’a pas vraiment attiré, à part sous forme de documentaires télévisés sur des sujets spécifiques, comme la chasse du loup avec un aigle par les nomades des steppes asiatiques, et encore, sous un angle plus ethnographique que directement cynégétique.

En partant ainsi pour 5 mois avec son chien Sweetzer, son fusil et sa caravane pour un périple de 27.000 km à travers près de la moitié des États des États-Unis, pour tirer 21 espèces d’oiseaux emblématiques (et autorisées à la chasse !), Jim Fergus réalise son rêve d’adolescent. Et, pas égoïste, il m’a happé, au passage, dans son voyage, surtout par le ton qui l’imprègne de bout en bout. Ni apologie de la chasse ni réquisitoire contre cette activité, ce livre ne cherche pas à convertir le lecteur en chasseur ni en militant anti-chasse. Il souligne, sans chercher à donner des leçons mais sans dissimuler les responsabilités, les changements des paysages et des écosystèmes sous la pression de l’agriculture céréalière, de l’élevage, de la foresterie, l’ambiguïté des sociétés de chasse qui promeuvent le développement de leur activité (et donc de la mortalité sur les espèces chassées) tout en négociant avec les groupes forestiers ou industriels pour qu’ils préservent des habitats de ces espèces.


Jim Fergus mêle habilement le récit de ses parties de chasse, avec une touche d’autodérision que l’on imagine bien lu, en voix off, par un Jean Rochefort au mieux de sa forme, des considérations sur la gestion des espaces « naturels » aux États-Unis, et surtout des portraits qui font l’essentiel de la saveur de ce livre. Biologistes spécialistes de la gélinotte, guides de chasse au service de crétins (osons le mot) venus se couper de leur vie professionnelle en tuant quelques volatiles, romanciers et poètes de l’Amérique dite « profonde », amis de longue date perdus de vue et retrouvés à l’occasion de ce voyage, serveuses de bars à chasseurs, impossible de s’ennuyer en croisant tous ces personnages du quotidien et, en même temps, plus grands que nature.

Même si vous n’avez ni chien ni fusil, n’hésitez pas à suivre la piste de Jim Fergus !

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L’ouvrage du même Jim Fergus, The Sporting Road: Travels Across America in an Airstream Trailer – With Fly Rod, Shotgun, and a Yellow Lab Named Sweetzer (St. Martin's Press, 2000, ISBN 978-0-312-24245-9) semble une édition révisée / augmentée de son Hunter’s Road. Ce titre a le mérite d’une truculence particulière : La route de chasse et de pêche : voyages à travers l’Amérique dans une caravane Airstream – avec canne à mouche, fusil, et un labrador jaune nomme Sweetzer.



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lundi 16 décembre 2013

Le besoin d’une frontière ?

C’est une ébouriffante leçon de géographie que j’ai prise à la lecture d’Aux frontières de l’Europe de Paolo Rumiz (éditions Hoëbeke, 2011, ISBN 9782842304027 ; éditions Gallimard, collection Folio n°5410, 2012, ISBN 9782070447527). C’était ma première rencontre avec cet auteur prolifique, à la fois journaliste et écrivain et, en l’occurrence, voyageur. Grand voyageur, même. Mais pas une leçon de cette géographie réductrice à laquelle les enseignements scolaires peuvent nous cantonner, géographie de cartes austères et de chiffres qui ne le sont pas moins. Autant « la carte n’est pas le territoire », autant les chiffres ne sont pas les gens. Et ce voyage en compagnie de Paolo Rumiz est un voyage de géographie roborative, humaine, vivante. Bien loin du cloisonnement artificiel entre disciplines, cette géographie-ci se mêle d’histoire, de sciences naturelles, d’économie, de linguistique, et de tout un tas d’autres ingrédients qui se refusent à entrer dans des cases.


Paolo Rumiz a suivi, dans son périple, les frontières orientales de l’Europe. De l’Europe d’aujourd’hui, précisons-le, principalement prise dans son sens « conglomérat de pays rassemblés dans l’Union européenne ». Du Nord au Sud, de ce côté-là, de la frontière Finlande / Russie à la frontière Bulgarie / Turquie, de mer de Barents à mer Noire, on parle tout de même d’environ 6.000 km. En gros, c’est le double de la distance Paris-Moscou, ou bien la distance Paris-New York. Mais, plus que de distances, chiffrées, on parle ici de territoires aux noms qui sonnent beau, comme la Livonie, la Mazurie, la Bessarabie, ou encore la Courlande que Jean-Paul Kauffman avait rappelée à la mémoire de ses lecteurs. Des noms de territoires souvent emportés dans le tourbillon de l’Histoire, déchiquetés par les appétits impérialistes, remodelés par d’impitoyables et inhumains vainqueurs de guerres, écrasés sous les rouleaux compresseurs des totalitarismes. Des territoires dont les frontières ne doivent souvent rien à la géographie physique, aux fleuves, aux reliefs, mais tout au poids des conflits. Des frontières qui, aujourd’hui, séparent parfois des espaces où règne d’un côté la liberté de circuler et de l’autre le carcan d’une bureaucratie grisâtre et toute puissante.

(carte tirée de l'ouvrage)

Pourtant, le récit de Paolo Rumiz n’est pas un tableau d’une désespérante noirceur. Parce qu’il est bâti non pas sur la relation de ses pas, de ses déplacements en taxi ou en train, mais sur ses rencontres. Bien évidemment, chacune de ses rencontres n’a pas la prétention d’être représentative de tous les habitants de sa contrée ; mais chacun de ces rencontres, par les anecdotes qu’elle fait vivre à Paolo Rumiz et qu’il nous livre ensuite avec ses mots, constitue un bout de ce kaléidoscope foisonnant et, plus souvent qu’à son tour, surprenant : de l’éleveur de rennes au clerc ancien membre des forces spéciales russes, de l’orphelin déboussolé sortant de prison à la grand-mère qui cuisine ses blinis, des contrebandiers à la petite semaine aux douaniers kafkaïens, des orthodoxes schismatiques aux juifs, tenants de religions presque disparues de ces endroits. Quelques fantômes, aussi, ceux de peuples massacrés ou déplacés, et dont l’absence se lit en creux.



En lisant Rumiz, comment ne pas comprendre que certains puissent être attachés aux frontières ? Mais pas une frontière-mur, un repoussoir chargé de tenir « les autres » à distance. Plutôt une frontière-porte, de ces portes que l’on a plaisir à passer pour aller voir de l’autre côté. Une frontière à la fois repère d’identité et invitation à la découverte. Ce que les accords de Schengen ont fait tomber en partie et dont Paolo Rumiz nous aide à comprendre le manque, en se (et nous) confrontant aux frontières encore existantes, à ces marges orientales de « notre » Europe.

En lisant Rumiz, je m’interrogeais aussi, justement, sur « notre » Europe : tout européen (au sens politique) convaincu que je sois, ai-je vraiment plus de points communs avec un Lituanien (« européen », lui aussi) qu’il n’en a avec un Biélorusse (« non européen ») ? Que partageons-nous vraiment, nous, « Européens », qui soit plus solide qu’une monnaie pas tout à fait unique et un drapeau que nous ne brandissons, avouons-le, presque jamais ? Je n’ai pas de réponse à ma propre question.

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Pour accompagner le texte de Paolo Rumiz, n’hésitez pas à regarder les photographies de son amie Monika Bulaj, qui était à ses côtés pendant ce voyage aux frontières de l’Europe :
http://www.monikabulaj.com

Et plongez-vous dans les 4 articles publiés, suite à ce périple à deux regards, dans Courrier international en 2009. Et l’interview de Paolo Rumiz dans ce même Courrier international, en juillet 2011 : « Le cœur de l’Europe bat à l’Est ».


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dimanche 15 septembre 2013

L’aiguillon vers l’avenir

Je n’ai jamais mis une semelle de chaussure, un pied de cheval ou une roue de moto en Mongolie. L’envie ne m’en manque pas, mais le voyage ne s’est pas encore fait, si ce n’est au travers de livres, de photos, de reportages télévisés. Un de mes guides dans ce genre de voyage est l’écrivain Galsan Tschinag, que j’avais découvert grâce aux éditions Picquier, et à mes deux premières lectures de récits sous sa plume, Belek, une chasse dans le Haut Altaï, et La fin du chant.
Avec Die Karawane (1997 ; La caravane, publié en français aux éditions L’esprit des péninsules en 2006, et chez Picquier Poche en 2011, ISBN 978-2-8097-00328-3), c’est un voyage très particulier que Galtsan Tchinag nous raconte. Le récit en est d’autant plus particulier que Tschinag est à la fois l’organisateur de ce voyage et son narrateur.


Mais le mot « voyage » est trop faible. Plus qu’un récit de voyage, c’est un récit de migration d’un peuple. Mais pas une migration saisonnière dont les peuples nomades sont coutumiers. Ni une de ces migrations forcées, bien hypocritement appelées « déplacements de populations », conséquences de guerres ou d’« épurations ethniques » (expression immonde qui laisse penser que certains constituent des impuretés).
Cette « caravane » d’hommes, femmes, enfants, chevaux et chameaux, c’est celle par laquelle Galsan Tschinag ramène une partie de son peuple, les Mongols Touvas, jusque dans leur territoire d’origine, le district de Tshengel dans le Haut-Altai, le plus occidental des 21 districts de Mongolie. Tschinag s’était fait cette promesse à lui-même, pour « corriger », à sa manière, la dispersion territoriale dont les Touvas avaient été les victimes pendant l’ère sombre du communisme en Mongolie.



Le livre est fort, et dérangera peut-être certains lecteurs, non seulement par sa structure mais également par le ton de l’auteur.
La première moitié du livre replace le lecteur dans le contexte historique, géographique, politique, ethnographique, de cette drôle d’épopée, en aller-retour depuis les années sombres du joug des commissaires politiques jusqu’aux derniers préparatifs de la caravane. Tschinag est un personnage essentiel de cette partie du récit, mais il apparaît comme distancié de l’auteur, qui parle de lui-même à la troisième personne, sans utiliser son nom d’auteur.
Et la deuxième partie est le récit quotidien de cette migration, du 3 mai 1995 au 11 juillet suivant. Et là, Tschinag passe au « je », partageant avec le lecteur des images objectives et suggestives, ses élans et ses doutes, des scènes tragi-comiques et des réflexions profondes sur ces peuples pris entre leurs racines nomades et le confort piégeur et « déculturant » de la sédentarisation.



Ce qui peut dérouter, c’est la franchise avec laquelle Galsan Tschinag expose son ambition et son regard sur les Touvas.
Son ambition ? Rien moins que celle-ci, qui ouvre le prologue : « Je veux écrire une page d’Histoire ». Et qui revient en ouverture de l’épilogue : « J’ai voulu écrire une page d’Histoire. Voilà qui est fait. »
Quant aux Touvas qu’il ambitionne de réveiller pour cette migration de retour, Tschinag les dépeint abrutis d’alcool, chapardeurs, fainéants.
Alors, Galsan Tschinag, mégalomane et méprisant ? Je ne l’ai pas ressenti comme cela, au final, même si certains passages du livre sont cinglants. Il me semble qu’il s’agit plutôt d’un homme porté par un projet un peu fou, et pleinement décidé à sortir une partie de son peuple de ce qui lui semble une déchéance, pour lui redonner une dignité et un avenir (et pas seulement un retour dans le passé).

Tschinag aiguillonne les Touvas, et en cela il aiguillonne aussi l’esprit des lecteurs. Il nous fait quitter notre zone de confort, et c’est salutaire, même si ça peut déranger.


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jeudi 29 août 2013

T’as l’bonjour des Marquises

A tous ceux (dont je suis) qui aiment les carnets de voyage, témoignages impressionnistes en croquis et aquarelles et en lignes jetées sur le papier, à tous ceux (dont je suis) qui en ont assez que dès que l’on évoque les îles Marquises, les noms de Paul G. et de Jacques B. déboulent comme si personne d’autre n’avait vécu ou ne vivait aujourd’hui dans ces îles, à tous ceux (dont je ne suis pas) qui ont croisé dans ces eaux ou foulé ces terres et qui veulent en garder un souvenir vivant et coloré, et à tous les curieux qui aiment voyager par les livres, je conseille Ka’oha nui, carnet de voyage aux îles Marquises, de Sébastien Lebègue (éditions Au vent des îles, 2010, ISBN 978-2-9156-5461-5).

 


Près de deux mois de voyage, en octobre et novembre 2007, dont l’auteur nous offre le récit depuis l’attente dans la salle d’embarquement de l’aéroport de Faa’a sur l’île de Tahiti, jusqu’aux derniers regards, aux derniers mots, avant de quitter ces îles. Croquis en noir et blanc et aquarelles lumineuses, paysages panoramiques et portraits en gros plans, sites sacrés archéologiques et églises d’aujourd’hui, émeraude de la mer, noir du ciel chargé de nuages, rouge flamboyant des paréos, Sébastien Lebègue n’en reste pas aux habituels clichés de ces lointaines îles : il nous amène aussi au contact des Marquisiens, nous faisant partager des moments comme il les a lui-même partagés au gré des rencontres.


Aventure humaine et expérience artistique, selon les propres mots de l’auteur-dessinateur-peintre :
Ce projet était avant tout une belle aventure humaine et une découverte culturelle, mais je l’ai aussi vécu comme une performance et une aventure artistique. Dans ma recherche de mise en empreinte du présent, mon objectif était de noter à la fois l’environnement, d’inscrire les événements qui s’y produisaient et d’en nommer leurs acteurs.
Mon référé reflète mes rencontres instantanées ou prolongées, les anecdotes de vie que les marquisiens m’ont fait partager, mes observations culturelles et les diverses beautés de paysages. Il n’est le résultat que de mon parcours et de mes opportunités. Je me suis laissé guider avant tout par les propositions, les instants de vie et les circonstances du présent.
Ces 366 pages d’illustrations et de textes ont été produites aux Marquises. Ces compositions ont été notées dans l’instant pour qu’elles restent fidèles à la réalité du vécu. Les Marquisiens ont découvert ce même livre quand je l’ai produit en leur compagnie.

Même sans avoir lu ces mots de S. Lebègue avant d’avoir lu son livre (que j’ai emprunté, à la volée parmi d’autres livres, dans une médiathèque municipale), j’avais ressenti cela.


Un petit regret : la composition est parfois touffue, en particulier pour les textes, au point d’être un peu étouffante, ce qui est un paradoxe pour des îles et des gens si ouverts. C’est donc plutôt le genre de livre que l’on déguste, peu à peu, pour savourer sans engloutir. Il faut le prendre, le poser, le reprendre, s’en aller, y revenir.

C’est le genre de voyage que chacun entreprend à son rythme, mais un voyage qui ne se refuse pas.


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vendredi 23 août 2013

On (ne) dirait (plus) le Sud

Un auteur victime de dictature (il a connu les geôles de Pinochet puis l’exil), accompagné d’un photographe qui sera, lui, victime de crétinerie (ces crétins qui ont jeté à la poubelle, en octobre 2012, toutes ses archives photographiques entreposées dans des locaux du journal Le Monde, soit près de 50.000 images représentant 27 ans de travail), voilà le duo dans les pas duquel j’ai mis mes pas, direction le Sud.
Le parcours de Luis Sepúlveda ne s’englue pas dans la monotonie : militant communiste, peine de prison commuée en exil supposé vers la Suède mais transformé par lui en voyage clandestin dans toute l’Amérique du Sud, combattant dans une brigade internationale sandiniste au Nicaragua, fondateur d’une troupe de théâtre, militant des droits de l’homme, défenseur des peuples premiers, reporter, auteur, figure chilienne des lettres installée dans les Asturies espagnoles.
Daniel Mordzinski, photographe natif de Buenos Aires et lié de cœur à Paris, portraitiste d’écrivains, travaille, selon ses propres mots, « depuis plus de trente ans à un ambitieux « atlas humain » de la littérature ibéro-américaine ».



Ce duo avait déjà collaboré, l’un aux textes, l’autre aux images, à l’occasion de divers reportages. Mais je méconnaissais l’œuvre de l’auteur, et étais peu familier de celle du photographe. Le lancement récent (avril 2013) de la collection « Aventure », aux éditions Points, sous la direction littéraire de Patrice Franceschi, a fait le larron : nous voilà donc partis tous trois vers le Sud : eux deux, et moi en passager semi-clandestin, lecteur de Dernières nouvelles du Sud (EAN : 9782757833735), une des premières publications de cette nouvelle collection.


Ligne symbolique de départ géographique du périple, le parallèle de 42° de latitude sud. Pour un départ terrestre, il ne faut pas trop se tromper ; si vous prenez un globe ou un planisphère et que vous suivez du regard ou du doigt cette parallèle, vous ne croiserez pas beaucoup de terre : pointe sud de l’Australie, mi-hauteur de la Nouvelle-Zélande, et un bout de Chili et d’Argentine. A peu de choses près, c’est tout.

Ligne de départ temporelle : 1996. Une poignée d’années plus tôt, le ministre argentin de l’économie, Domingo Cavallo a introduit le système de convertibilité du peso, à un taux de change garanti d’un peso pour un dollar. L’inflation est sensiblement freinée (elle dépassait 5000 % en 1989 !). Dans les années qui suivent, le gouvernement se lance dans un programme ambitieux de néolibéralisme et dérégulation, allégeant les barrières douanières et privatisant à tout crin dans les secteurs du pétrole, de l’énergie, des télécommunications, des transports, etc. Les marchés financiers argentins sont affectés par la crise du peso mexicain de 1995, l’économie chancelle, l’Argentine emprunte massivement. Le pays se désindustrialise, le chômage, la précarité de l’emploi et la pauvreté augmente. Les coups de boutoir des crises financières asiatique (1997) et brésilienne (1998) ne l’ont pas encore mise KO, mais l’Argentine de 1996 est déjà un grand malade.

Le voyage a failli ne pas partir. Le premier chapitre du livre est consternant : il se révèle quasiment impossible de trouver, à Buenos Aires, comment prendre le train pour se rendre en Patagonie. Dans un cauchemar kafakïen, Sepúlveda est renvoyé de bureau minable en immeuble presque désaffecté, par des gens qui sont, pour certains, déboussolés et, pour d’autres, totalement détachés, chacun réagissant à sa manière au torpillage des chemins de fer publics.


Le voyage de Sepúlveda et Mordzinski est une rencontre avec la Patagonie de 1996, Patagonie dont le 42° Sud est à peu près la limite septentrionale et le cap Horn la pointe Sud.
Une rencontre physique, avec un territoire vaste (2 fois la superficie de la France), souvent rude (le climat y est océanique froid en majorité, et semi-aride ou aride dans certains secteurs). Un pays à parcourir en train (et ce n’est pas une mince affaire, depuis que leur privatisation a mis les chemins de fer argentins à genoux) ou en voiture tout-terrain, à survoler dans un avion d’un autre temps, à fouler à pied pour mieux le ressentir.
Une rencontre humaine, surtout. Une rencontre faite de rencontres, avec des gens qui deviennent les personnages d’une pièce de théâtre dont on se demande jusqu’à quand vont tenir les décors et ce qui se passera si le rideau tombe.
Comme dans d’autres « récits de voyage » sur lesquels j’ai publié des billets (la circumnavigation de Joshua Slocum, le périple aérien de Joseph Kessel de Toulouse à Dakar), les rencontres avec ces gens prennent bien plus d’importance que les aspects « techniques » du voyage, les difficultés de l’orientation, le franchissement des terrains difficiles, etc.
Alors, ces Dernières nouvelles du Sud, plutôt « mosaïque de rencontres » que « récit de voyage » ? Oui, indubitablement, si l’on s’en tient aux seuls mots de Sepúlveda. Mais les photos de Mordzinski (prises avec un Leica M6, un Canon F1, et un Polaroid pour les essais – un ensemble que ce photographe appelle son « armement conventionnel ») apportent ce regard supplémentaire, tant sur les lieux que sur les gens. Certaines images – les portraits en particulier – sont des échos directs aux mots de l’auteur, mais d’autres sont un apport plus « personnel » du photographe. Le noir et blanc, dont on sait qu’il se prête bien au portrait intense, surtout pour des visages marqués par la vie, traduit bien, aussi, la force des paysages patagoniens. Un petit regret : le format de poche ne rend pas assez bien hommage à ces images, qui s’y retrouvent à l’étroit.


Ces portraits, en mots et en images, ces anecdotes, sont touchants et ambivalents. Ils nous parlent de gens d’aujourd’hui, de temps passés (pas toujours meilleurs), et de temps à venir (dont ils se demandent à quel point ils seront pires). Ce qui frappe, c’est la simplicité de ces gens rencontrés, qu’ils soient en Patagonie par choix d’y rester ou par impossibilité d’aller ailleurs. Ce qui frappe, c’est que pour certains, il semble que le monde « extérieur » ne changera rien à leur vie, alors que pour d’autres, l’intrusion de flots d’argent est une lame de fond qui peut emporter leur univers un peu intemporel. Mais chacun a ses satisfactions : une vieille dame dont les mains ont le pouvoir de guérir les gens et de faire pousser les fleurs sur les tiges que l’on croyait mortes ; des cheminots qui se rebellent contre un groupe d’États-uniens pleins de morgue qui ont « chartérisé » le dernier train de Patagonie pour leur usage exclusif et lancent leur locomotive à vapeur sur les rails d’une temporaire – mais grisante – liberté ; un luthier qui cherche, au milieu de nulle part (du moins le lecteur le croit-il), du bois pour fabriquer un violon.


Bercées de mélancolie comme sur un air de tango, parfois teintées de nostalgie d’un temps qui ne reviendra pas, assurément marquées d’inquiétude, quelques fois tragi-comiques ou portées par la colère, ces Dernières nouvelles du Sud, douces-amères, sans prétendre donner des « leçons de vie », m’ont tout de même amené à réfléchir sur un certain sens de la vie, la mienne et – au risque de passer pour présomptueux ou béatement idéaliste – sur celle du monde.

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En complément :


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jeudi 22 août 2013

Le lion volant

Je crois me souvenir que Les cavaliers (1967) a été ma découverte de Joseph Kessel. Ou Le lion (1958). En tout cas, je les ai lus dans un intervalle de temps très proche.
Mais ce n’est que très récemment que j’ai lu son Vent de sable (Les Éditions de France, 1929), un de ses premiers livres. Attiré par la couverture de l’édition poche (éditions Gallimard, collection Folio, 1997, ISBN 9782070403455), j’ai voulu découvrir ce témoignage, par la plume pas encore au sommet de son art d’un Kessel qui m’envoûtait dans ses romans.


Dans ces années d’après-guerre, des pionniers, « fous » aux yeux de certains et « admirables pionniers » aux yeux d’autres, entreprennent de fonder des lignes aériennes pour le transport du courrier. Des entrepreneurs comme Pierre-Georges Latécoère, des pilotes comme Jean-Mermoz, Antoine de Saint-Exupéry, Henri Guillaumet, en écrivent les premières pages audacieuses et héroïques.

 
Latécoère fonde la Compagnie générale d’entreprises aéronautiques, qui relie Toulouse à Rabat au Maroc en 1919, puis Casablanca, et plus tard Casablanca à Dakar au Sénégal.


Toulouse-Casablanca-Dakar, voilà le parcours de ce Vent de sable. Un parcours qu’effectue Joseph Kessel avec comme pilote Émile « Mimile » Lécrivain (1897-1929), rien moins que le plus ancien pilote de cette ligne, qu’il a officiellement ouverte avec un premier vol commercial le 1er juin 1925.



Kessel a contribué à faire connaître du grand public cette aventure naissante du courrier postal aérien en racontant la captivité puis la libération du pilote Marcel Reine et de l’ingénieur Édouard Serre, capturés en juin 1928 par des Maures de la tribu « nsoumise » des R’Guibat, après que leur avion avait heurté une dune et réduits en esclavage pendant quatre mois.
Sur proposition de Reine et Serre, Kessel obtient de Didier Daurat, chef d’exploitation de cette ligne, l’autorisation de faire un vol Toulouse-Casablanca-Dakar comme passager, ce qui, à l’époque, ne se faisait pas. Un vol en compagnie d’Édouard Serre.




Vent de sable, ce n’est donc pas encore le Kessel grand romancier, mais déjà le Kessel voyageur et reporter.


Et ce récit de voyage en avion aurait été ennuyeux, s’il s’était concentré sur le vol, le bruit du moteur, les odeurs d’huile, les incertitudes de la navigation, la crainte des Maures hostiles qui rançonnent les aviateurs obligés de se poser en catastrophe. Ici, cependant, le lecteur est entraîné dans d’autres scènes, celles des escales et des rencontres humaines auxquelles elles sont propices.
Certes, il y a le désert, qui les menace et les envoûte en même temps. Certes, il y a les tempêtes de sable et les nuits noires.
Mais il y a surtout cette chaîne humaine, pilotes, mécaniciens, opérateurs de TSF (qui, même si elle est « sans fil », constitue un fil ténu liant les équipages volants aux stations au sol) et autre personnel au sol comme les interprètes, chaque maillon tendu vers une exigence première, quasiment obsédante : le transport du courrier et sa livraison à l’heure. A notre époque où nous acceptions que notre courrier n’arrive, à quelques kilomètres de chez nous, que deux ou trois jours après l’avoir posté (nette régression par rapport au « J+1 » presque systématique assuré il y a quelques années), il n’est pas facile de concevoir que ces pilotes étaient tellement investis dans cette mission qu’ils l’accomplissaient au risque de leur sécurité, au péril de leur vie parfois.




Il y a aussi les ambiances de ces escales, de ces oasis non pour chameliers mais pour aviateurs, les locaux techniques de la compagnie, les cabarets de Casablanca (comme celui dans lequel Rick Blaine incarné par Humphrey Bogart traînera son chapeau et son regard brillant, quelques années plus tard, dans le film de Michael Curtiz), les relations parfois difficiles avec les autorités et garnisons espagnoles dans ce Sahara occidental âprement disputé.


Le récit de Joseph Kessel prend une dimension particulière quand on sait que lors du vol qui a suivi ce voyage de Kessel, Émile Lécrivain et son radiotélégraphiste Pierre Ducaud disparaissent en vol, après avoir survolé Mazagan au Maroc, lors d’une liaison Agadir-Casablanca (31 janvier 1929). L’épave de leur Latécoère 26 est retrouvée le 2 février, et la mer rejette un corps (celui de Lécrivain ?) le 23 février, sur le rivage marocain entre Mazagan et Casablanca [source].

Émile Lécrivain

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Quelques pistes pour compléter la lecture de ce Vent de sable.

Une interview de 11 minutes (archives de l’INA, 1967) de Kessel par Pierre Desgraupes sur ce roman.


 

Bien sûr, le Courrier Sud (1929) d’Antoine de Saint-Exupéry, roman contemporain de celui de Kessel, d’inspiration autobiographique, dont le personnage central est un de ces pilotes de la ligne Toulouse-Casablanca-Dakar.



Et, pour jouer en famille ou entre amis, Aéropostale, un jeu d’Olivier Chanry et Michel Pinon, chez Asyncron.

 



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mercredi 21 août 2013

Tout autour de la Terre, seul... ou pas

« Alors on est revenu à pied
À pied tout autour de la terre
À pied tout autour de la mer
Tout autour du soleil
De la lune et des étoiles
À pied, à cheval, en voiture et en bateau à voiles. »

Jacques Prévert, En sortant de l’école

À défaut de l’avoir lu dans un recueil des œuvres de Prévert, vous l’avez peut-être entendu chanté par Yves Montand. Aujourd’hui, c’est à un tour autour de la terre et de la mer, en bateau à voiles, que je vous invite.
Bien connu des livres scolaires d’histoire, Fernão de Magalhães (que nous, francophones, appelons Fernand de Magellan) est souvent cité comme le premier à avoir bouclé une circumnavigation. A tort, puisque son périple personnel s’est achevé funestement à Mactan, une petite île de l’archipel philippin de Visayas ; et c’est sous le commandement par intérim de Juan Sebastián Elcano que la petite vingtaine de premiers hommes à avoir bouclé un tour de monde sont arrivés à Séville.
Rarement cité dans les manuels scolaires, mais figure mythique pour les amateurs de navigation maritime, Joshua Slocum (1844-1909) a réussi la première circumnavigation en solitaire, à bord de Spray, un voilier d’un peu plus de 11 mètres (32 pieds).
 
Quand il entreprend ce voyage au long cours (1895-1898), Slocum – né canadien puis devenu citoyen états-unien – est déjà un marin expérimenté, qui avait navigué notamment une vingtaine d’années dans le Pacifique, de Manille à San Francisco, et de l’Alaska au cap Horn. Mais le déclin de la marine à voile face au développement de la propulsion à la vapeur tend à laisser les hommes comme Slocum à terre. Mais, même à terre, il reste proche de ce milieu maritime ; ainsi, à la fin des années 1880, il travaille dans un chantier naval à Boston.


En 1892, son ami Eben Pierce lui offre Spray, un bateau qui, selon le donateur, avait besoin de quelques réparations. Doux euphémisme, puisqu’il faut à Slocum 13 mois pour réparer Spray, un vieux cotre (sloop) de pêche aux huîtres, abandonné dans un champ. Qu’importe ! Slocum le restaure entièrement et, après avoir essayé – sans succès – de se consacrer à la pêche avec Spray, il change complètement de cap, en se fixant un défi, jamais encore relevé jusque-là et un peu fou aux yeux de ses contemporains : boucler le tour du monde à la voile, en solitaire.



Un défi d’autant plus fou que Spray n’est pas vraiment le genre de bateau taillé pour cela : affronter les océans, notamment dans leurs parages agités des hautes latitudes de l’hémisphère Sud, ce n’est pas la même histoire que de pêcher l’huître dans la baie de Chesapeake.





Slocum a raconté cette circumnavigation dans Sailing Alone Around the World, d’abord paru en feuilleton à New York et Londres dans le Century Illustrated Monthly Magazine, sept. 1899–mars 1900 en 1899-1900, puis en livre en 1900 (en version française : Seul autour du monde sur un voilier de onze mètres, première traduction en 1939, pour autant que je sache, aux éditions Chiron).



Tout lecteur amateur de mer doit-il se plonger dans ce récit ? C’est l’avis de Stéphane Heuet, qui l’inclut dans sa très sympathique – et très bien illustrée par lui-même – Petite Bibliothèque maritime idéale (éditions Arthaud, 2010, ISBN 978-2-0812-3793-3)


Le récit de Slocum, en 21 chapitres, est un témoignage sans pareil, de première main, sur ce premier tour du monde en solitaire. Les amateurs de ce genre de témoignages y trouveront donc leur compte. Un récit où ne manque pas cette distance qu’apporte l’autodérision (de bonne foi ou par fausse modestie ?, j’ai tendance à pencher, ici, pour la première). Un récit où ne manquent pas, non plus, les épisodes forts, comme celui où Slocum a du mal à sortir du détroit de Magellan, passage à l’intérieur de la Terre de Feu qui évite de devoir doubler le cap Horn ; le navigateur y connaît aussi bien les affres d’une navigation dans des parages dangereux que les dangers qu’y font peser des brigands. D’autres sont touchants, comme la visite qu’il rend, à Upolu dans l’archipel des Samoa occidentales, à Fanny Stevenson, veuve de Robert Louis Stevenson (décédé en décembre 1894) dont Slocum était friand des romans.



Que les amateurs de littérature de voyage ignorants du jargon nautique ou maritime – ou hermétiques, ou réfractaires – se rassurent, ils n’en seront pas noyés. Et ceux qui ont besoin de mettre pied à terre ne seront pas prisonniers d’une embarcation. En effet, Joshua Slocum, bien que naviguant en solitaire, est loin d’accomplir un périple misanthrope. Tout au contraire, ses escales sont l’occasion de rencontres qu’il partage avec ses lecteurs.


Brosse-t-il particulièrement le portrait d’un « monde qui change » ? Peut-être. Mais, en cela, il n’est pas différent des autres voyageurs qui observent le monde à hauteur d’homme. Comme je l’écrivais plus haut, il est lui-même affecté par les changements de son monde, celui de la marine à voile détrônée par la marine à vapeur ; alors, il voit aussi, ailleurs, des évolutions.
Faut-il déceler en Slocum, pour autant, un nostalgique ? Son récit est celui d’un homme qui observe, qui s’observe, et, comme nous le sommes probablement tous (ou en très grande majorité), un homme de son temps. Les gens avides de changements voyaient leur contemporain Slocum comme un tenant du « c’était mieux avant ». Aujourd’hui, l’attachement à une certaine stabilité est loué par ceux qui trouvent que le monde va trop vite, et peut-être dans le mur. Tant qu’à lire Slocum, lisons-le sans vouloir trop le juger.
La solitude lui avait-elle tant pesé que son cerveau vagabondait hors des chemins de la raison ? En lisant qu’il pensait que le pilote de la Niña, un des navires de Christophe Colomb, était à son bord pour tenir la barre, on pourrait se laisser aller à le laisser penser ; mais, tant qu’à inviter un ami imaginaire, mieux vaut qu’il ait du talent !

Dédié à « the one who said: ’The Spray will come back’ (à celui qui a dit : « Le Spray reviendra »), Récit maritime et terrestre, d’un voyage solitaire de 46.000 milles nautiques (plus de 85.000 km) peuplé de rencontres, ce Sailing Alone Around the World est une borne dans l’histoire de la navigation et de la littérature de mer. Il inspirera, entre autres, Bernard Moitessier qui baptisera son propre bateau, un ketch, Joshua.


Alors, devez-vous lire ce livre ? Seule votre envie pourra répondre à cette question. S’obliger à le lire, en traînant les pieds, pour pouvoir ensuite clamer « J’ai lu Slocum ! » serait, à mon sens, la pire des décisions.

Slocum, lui, ressentait trop l’appel du large pour rester à terre. En novembre 1909, à 65 ans, il met cap au Sud, vers l’Orénoque. Personne ne le reverra jamais.



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