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mercredi 31 juillet 2013

Requiem sans grandes pompes

La quatrième de couverture promettait : « Meurtres, kidnappings, complots, tableaux mystérieux... Une intrigue vertigineuse au cœur de l’œuvre de Paul Cézanne, entre Paris et Aix-en-Provence. Une plongée bouleversante dans le monde de l’art et les secrets de la création. [...] Dans Requiem pour Cézanne, Bertrand Puard concilie la force des romans du XIXe siècle avec l’intensité des thrillers contemporains ».
Je ne suis pas né de la dernière averse, qu’elle soit parisienne ou provençale, et il y a longtemps que je ne me fie plus aux élans dithyrambiques des quatrièmes de couverture des romans. À de rares exceptions près, ce sont des publicités qui frôlent le mensonger. Mais, comme il se trouve toujours des lecteurs pour se pâmer – en toute bonne foi – après avoir lu ces romans, un éditeur pourrait toujours se retrancher derrière leurs témoignages pour défendre la sincérité de sa publicité.



Comme je suis de plus en plus difficile à satisfaire en matière de romans policiers, j’abordais ce Requiem pour Cézanne, de Bertrand Puard (éditions Belfond, 2006, ISBN 2-7144-4258-7) sans en attendre le vertige promis. Je me disais, tiens, pourquoi pas une escapade à la Belle Époque, à un moment où l’art pictural bouillonne, entre l’impressionnisme qui a encore du mal à être reconnu, et le cubisme tout juste naissant ?
De retour de cette escapade, le bilan est mitigé. Et je crois que je vais pouvoir recycler ce que j’ai déjà écrit sur pas mal de « polars historiques ». Pour faire simple : côté « ambiance d’époque », le client – moi, en l’occurrence – en a à peu près pour son argent ; côte « intrigue policière », l’idée est assez originale, mais le traitement me laisse tiède.

Les personnages sont tellement conformes à ce qui est devenu un canon du polar historique que je n’arrive plus à m’y laisser prendre. L’héroïne est une jeune femme écrivain, qui écrit des romans policiers mais aussi une biographie de Cézanne, et qui travaille comme serveuse dans un café mais sans toucher de salaire (elle n’encaisse que des pourboires) pour pouvoir se mêler, quand elle le veut, aux conversations des peintres qui fréquentent l’estaminet en question. Elle entretient des relations (professionnelles) qui ont des hauts et des bas avec un éditeur. Sa logeuse est, comme il se doit, une mégère. Mêlée à une affaire mystérieuse, elle aide un agent des « brigades du Tigre » récemment créées, qui l’aide en retour, mais aucun des deux ne livre à l’autre tout ce qu’il ou elle sait. Sans oublier le nouveau voisin de palier de la donzelle, artiste sculpteur mais qui a un secret. Et le rentier états-unien devenu mécène d’art, dont on se demande quel jeu il joue. Et les fonctionnaires du ministère de la culture, totalement incompétents pour déceler ceux qui, à l’avenir, verront leur peinture éblouir le monde entier. Et les sbires du Grand Méchant, capables de dézinguer trois personnes pour camoufler un secret, mais pas de dessouder cette jeune femme fouineuse.
Au final, cela me donne l’impression de quelque chose de très calibré, au parfum d’artifice.

Reste que le roman ouvre la porte à quelques réflexions sur le petit monde de l’art, sur l’ouverture – ou la fermeture – d’esprit des institutions (musées, etc.), des collectionneurs, des marchands, à l’émergence de styles nouveaux, parfois en rupture avec ce qui précédait. Mais pas au point de se révéler « une plongée bouleversante dans le monde de l’art et les secrets de la création ».

Au total, je n’ai pas été pris de vertige, ni n’ai ressenti « l’intensité d’un thriller contemporain » (quoique, dans ce genre littéraire-là, il y ait aussi des soupes franchement tièdes !). Une lecture finalement gentillette, qui ne me laissera pas un souvenir indélébile, ni même durable.


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lundi 29 juillet 2013

Les Indes (pas trop) vénéneuses

An 1606 de l’Hégire (milieu de notre XVIIe siècle). L’empire moghol de Shâh Jahân est probablement à son apogée sur le plan culturel, mais sur le plan de politique intérieure et de relations avec ses voisins, les tensions – voire les conflits – ne manquent pas. Et, plus encore que les Portugais ou les Hollandais avant eux, et les Français après eux, les Anglais entreprennent de s’implanter dans le paysage commercial et politique de l’Inde.
Voilà, en quelques mots, le contexte du roman Le camée anglais de Madhulika Liddle (éditions Piquier Poche, 2013, 978-2-80970917-9 ; version originale : The Englishman's Cameo, 2008). Je ne suis pas familier de l’empire moghol de cette période, m’étant plus intéressé à l’Inde de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Ce roman me semblait pouvoir constituer une porte d’entrée à ma curiosité.



Mission à peu près accomplie en ce qui concerne l’ambiance générale. Comme dans beaucoup de « polars historiques », l’auteur arrive ici à rendre vivante la ville de Dilli (que nous appelons Delhi), ses palais, ses marchés, ses boutiques, ses jardins, et toute l’humanité qui la peuple. Je ne saurais dire si c’est exact, ni même seulement vraisemblable, mais au moins, ça a du corps.
En corollaire, comme dans beaucoup de polars historiques écrits par des gens qui sont (ou semblent être) des historiens ou, en tout cas, passionnés d’une période qu’ils veulent faire partager à leurs lecteurs, c’est encore l’intrigue qui pèche ici par sa faiblesse, sa tiédeur. Quelques meurtres (un notable, une courtisane de haut vol) posent les bases, l’accusé premier – évidemment sympathique – est bien sûr innocent mais il faut le prouver, vraies pistes et fausses pistes se mêlent pour soutenir un peu le suspense, mais, au final, ça ne m’a pas vraiment pris aux tripes. Cocktail finalement classique de malversations et, il fallait s’en douter, de grenouillages d’agents anglais (le titre du roman ne ment pas…). Même la galerie des personnages en arrive à être sans surprise : un noble un peu excentrique qui joue les détectives, son beau-frère heureusement chef de la police (ce qui lui permet d’avoir des tuyaux bienvenus), le batelier qui sert de relais avec le petit peuple, les administrateurs provinciaux qui volent dans les caisses, etc.

Cette escapade moghole a donc été une lecture facile, mais pas du genre à me donner envie de m’accrocher au livre pour le dévorer en étant saisi par le suspense.


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dimanche 28 juillet 2013

Enquêtes en babouches

C’est avec The Janissary Tree (2006 ; publié en français sous le titre Le complot des janissaires, 2007, éditions Plon, 10/18, collection Grands détectives, ISBN 978-2-259-20316-6) que j’ai découvert la série de polars historiques écrite par Jason Goodwin. Puis, j’ai poursuivi avec Le mystère Bellini (2010, éditions Plon, 10/18, collection Grands détectives ISBN 978-2-264-05071-7 ; en version originale, The Bellini Card, 2008) et, tout récemment, avec Mauvais œil (2012, éditions Plon, 10/18, collection Grands détectives, ISBN 978-2-259-21016-4) ; An Evil Eye en VO, 2011).


Cette série, ou tout au moins les 3 romans que j’en ai lus, sur les 4 publiés pour l’instant, m’a accroché à la fois par son décor et par ses personnages.

Son décor est l’empire ottoman dans le premier tiers du XIXe siècle. La « Sublime Porte » est, alors, à une époque paradoxale de son histoire. Elle n’est plus, loin s’en faut, la grande puissance méditerranéenne qu’elle a été aux siècles précédents : de plus en plus de territoires sous son contrôle ont secoué le joug ottoman, certains obtenant même leur indépendance (la Grèce, par exemple) ou se comportant comme tels (l’Égypte) ; qui plus est, les caisses de l’État sont vides. Le voisin russe ne cache pas ses appétits pour les territoires turcs, et la Turquie doit se trouver des protecteurs européens (la France, le Royaume-Uni) pour s’en protéger. Un secours qui lui fait perdre d’autres territoires, qui passent sous le contrôle de ces « chers » alliés. Pourtant, d’un autre côté, c’est aussi la période où l’Empire ottoman entame une évolution forte (certains parlent de « modernisation ») de son administration, de son armée, etc. Ce qui ne manque pas d’engendrer des dissensions, au sein de la société ottomane, entre tenants de la « tradition » et tenants de la « modernité ». Ce décor est donc un terreau favorable aux intrigues, tant domestiques que diplomatiques, des salons du harem aux boutiques des souks, des couloirs du palais aux venelles populeuses.


Quant à ses personnages, c’est une foule bigarrée à l’image de cette ville que nous peint Goodwin. Et le premier d’entre eux n’est pas le moins surprenant. Hachim (Yashim, en VO), le « héros » de cette série – le détective, comme il se doit, dénoueur des intrigues pour le compte du Palais – n’est autre qu’un eunuque. Homme qui n’en est plus tout à fait un, il peut se glisser partout, y compris au cœur du harem, dans les appartements réservés aux femmes. Pleinement turc, il sait sentir le pouls qui bat dans la ville. Homme de culture, il est également capable de côtoyer, voire d’affronter, les représentants des puissances étrangères.
Parmi ces derniers, Stanislaw Palewski, étonnant représentant diplomatique d’une Pologne qui, de fait, n’existe pas, dépecée qu’elle a été entre Russie, Prusse et Autriche, mais qui s’accroche à son idée d’une Pologne réunifiée. Hicham et Palewski forment un étonnant duo, l’un travaillant pour le vizir d’un État en plein bouleversement, l’autre pour un pays qui espère un avenir.
Et derrière ce duo de premier-plan, une riche distribution de rôles. Personnages savoureux, du sultan aux vendeurs d’eau, des favorites du sultan aux courtisanes, des officiers turcs aux officiers russes, des lettrés aux proxénètes.
Istanbul est alors à la fois un décor et un acteur kaléidoscopiques, et cette richesse se retrouve ailleurs, comme à Venise où l’une des enquêtes (Le mystère Bellini) conduit Hicham.

Les trois romans que j’ai lus partagent cette ambiance riche, ces galeries de personnages attachants (même ceux que l’on s’attache à détester), ces intrigues dans le palais et hors du palais, sans pour autant que j’y aie trouvé des redondances ou des similitudes marquées. Un dépaysement bien sympathique.


Le bémol vient plutôt des intrigues elles-mêmes, et de la façon dont elles sont conduites et contées. Leurs fins me semblent précipitées, presque bâclées, avec une avalanche d’informations arrivant tardivement et éclairant, tout à trac, ce que le lecteur n’avait pu comprendre jusque-là. Pas tout à fait comme dans les romans d’Agatha Christie, mais pas loin (et comme je ne suis pas client des romans d’Agatha Christie…). Le complot des Janissaires me semble, en cela, le moins bon des trois ; Le mystère Bellini moins brouillon, même s’il reste touffu ; quant à Mauvais œil, les éléments « géopolitiques » de son intrigue ont réussi à garder mon attention jusqu’au bout, même si ce bout est, lui aussi, plutôt précipité.




Autre bémol, plus anecdotique, et sous forme de question : pourquoi certains auteurs de polars se sentent-ils obligés de faire de leurs personnages des gastronomes qui cuisinent – ou se font expliquer des recettes – trois ou quatre fois par roman ? Cela me paraissait sympathique quand j’avais découvert, dans les années 1980, le détective privé né sous la plume de Manuel Vázquez Montalbán, Pepe Carvalho, fine bouche et cordon bleu. Mais, à force d’en croiser dans les romans (la série des Nero Wolfe de Rex Stout ; les Stanley Hastings par Parnell Hall ; les Nicolas Le Floch de Jean-François Parot), la BD (la série Tony Chu détective cannibale de Rob Guillory et John Layman ; l’Agent de la National de Sampayo et Schiaffino), le cinéma (Blind Detective, de Johnny To), je dois dire que ça me lasse un peu.



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mardi 18 décembre 2012

Justice calculée

Si mes souvenirs sont bons, c’est au travers du film The Pelican Brief / L’affaire Pélican (1993), d’Alan Pakula, que j’ai mis mon premier pied dans l’œuvre du romancier John Grisham. Ce film, dont le scénario a été écrit par Pakula et Grisham à partir du roman de ce dernier, publié l’année précédente : The Pelican Brief (Doubleday Books, 1992, ISBN 978-01-385-42198-0 ; traduction française : L’affaire Pélican, Robert Laffont, 1993, ISBN 978-2-221-07389-6).
Ex-avocat reconverti dans l’écriture de romans policiers et judiciaires, John Grisham est devenu un auteur célèbre dès son deuxième roman, The Firm / La firme (1991), porté au grand écran, en 1993 également, par Sydney Pollack. Depuis lors, ces livres font généralement un tabac, et les scénaristes hollywoodiens piochent dans cette mine pour en tirer des films de qualité variable : par exemple, médiocre, à mon sens, pour The Chamber / L’héritage de la haine (1996) de James Foley, et de plus haute volée pour Runaway Jury / Le maître du jeu (2003) de Gary Fleder.




C’est sur le roman dont ce film est adapté, The Runaway Jury (Doubleday Books, 1996, ISBN 978-01-385-47294-3 ; traduction française Le maître du jeu, Robert Laffont, 2004, 978-2-221-10187-1), que je vais donner un coup de projecteur dans ce billet.


L’idée centrale de ce thriller juridique est que, dans un procès aux États-Unis, l’important n’est pas de faire éclater la vérité au grand jour, mais d’obtenir que le jury aille dans le sens de l’accusation ou dans celui de la défense. Et pour obtenir que le jury penche dans le sens qui lui convient, chaque partie semble prête à employer tous les moyens et ce, dès l’étape de la composition du jury. Et c’est bien ce qui est au cœur de ce roman : comment choisir les jurés, les influencer, faire pression sur eux, jusqu’à les manipuler, les « tenir » d’une manière ou d’une autre ?
Et dans cette lutte sans merci mise en scène par ce roman, les deux camps qui s’affrontent ont choisi des stratégies différentes. Deux camps ? Plutôt trois, dirais-je. Ou deux et demi. Vous êtes perdus ? J’explique !


Sans entrer dans les détails qui éventeraient le suspense plutôt bien mené de ce roman, je dirais qu’il y a deux camps classiques, et un troisième intervenant, plus original.
Le camp de l’attaque, celui d’une femme dont le mari est mort des suites d’un cancer dû au tabagisme.
Le camp de la défense, celui des grandes compagnies cigarettières, de sa cohorte de juristes payés à millions, et de ses gros bras qui font le sale boulot d’intimidation.
Et, naviguant entre les deux, un des jurés, qui s’est débrouillé pour être désigné comme juré et semble avoir décidé de brouiller les cartes en manipulant les deux autres camps en ayant, lui-même, la main sur le jury.




Petite parenthèse : cette manipulation du jury « de l’intérieur » n’a rien à voir avec l’intrigue de 12 Angry Men / 12 hommes en colère (voir, en particulier, le téléfilm original de 1954 par Franklin Schaffner, et surtout la superbe version ciné par Sidney Lumet, en 1957), où le juré n°8 tente, au contraire, d’ouvrir les yeux des 11 autres jurés pour leur faire regarder, par-delà les apparences et les préjugés, l’affaire qu’ils doivent juger.


Trois camps dans le jeu, mais il ne peut y avoir qu’un seul « maître du jeu ». Et c’est ce triple jeu dans lequel nous plonge John Grisham, fin connaisseur des rouages – pas toujours beaux – du système judiciaire états-unien. Pot de terre contre pot de fer, David contre Goliath, certes. Mais aussi vieil avocat un peu idéaliste contre jeunes juristes aux dents plus longues que les scrupules. Ou encore finesse de l’esprit contre puissance de l’argent, pressions de l’extérieur contre influence de l’intérieur.


J’ai trouvé que l’intrigue du roman met du temps à s’installer. Au point de m’être senti tenté de tourner les pages plus vite, en ne les lisant qu’en diagonale, pour voir quand cela allait « vraiment commencer ». Mais j’ai tenu bon, et je me suis rendu compte que cette lenteur de la mise en place était peut-être nécessaire à s’installer sans se presser, pour profiter au mieux de tout ce qui se déclenche par la suite, coups et contre-coups, feintes et retournements.


Bref, un roman que j’ai finalement dévoré sans faire la fine bouche.





Quant à son adaptation cinématographique réalisée par Gary Fleder, c’est également une réussite. Le scénario de Brian Koppelman, David Levien, Rick Cleveland et Matthew Chapman densifie l’intrigue, pour un film de deux heures. Dustin Hoffman est très bon en avocat de la partie civile, faussement idéaliste mais combatif. Gene Hackman, sourire carnassier et regard cynique, incarne un manipulateur que l’on adore détester. John Cusack met sa tête de « gendre idéal » au service de ce juré au jeu trouble. Et Rachel Weisz, à la fois fragile et déterminée, apporte un contrepoint féminin bienvenu à ce trio masculin.


Là où le roman met en scène l’affrontement avec les grandes firmes de l’industrie du tabac, le film montre la lutte avec les représentants de l’industrie des armes. Le choix de ce changement n’était pas une question d’être politiquement « correct » ou « incorrect » (les tueries collectives par armes à feu qui ensanglantent l’actualité outre-Atlantique sont, certes, spectaculaires dans le drame, mais le tabac, s’il tue plus discrètement, tue largement plus de monde) ; le choix a été motivé par le fait que le très bon film The Insider / Révélations (1999) de Michael Mann avait déjà traité d’action judiciaire contre l’industrie du tabac, et avait obtenu 7 nominations aux Oscars (sans y décrocher de récompense, toutefois).


Sur papier ou sur écran, ce Runaway Jury sort le grand jeu !



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lundi 5 novembre 2012

Le coup de la liste

Je vais finir par croire que les conspirateurs qui veulent devenir maîtres du monde ont un ego de la taille de leur cible, et une intelligence pratique inversement proportionnelle. Vais-je devoir rédiger à leur intention La conspiration pour les Nuls, et indiquer, dès le premier chapitre, qu’il ne faut jamais, jamais, JA-MAIS !, écrire, sur un papier, la liste des personnes impliquées dans le complot ? Une telle liste – signée ou pas – du sang des conspirateurs, non seulement c’est grand-guignolesque, mais c’est le genre d’indice que le plus bas de plafond des enquêteurs va finir par découvrir.
Je reviendrai, dans un prochain billet, sur un « polar historique » de Laura Joh Rowland, Shinju / Le sabre et la dague, dans lequel on tombe aussi sur une telle liste. Mais, aujourd’hui, c’est de The List of Seven (William Morow & Co., 1993, ISBN 9780688122454 ; La liste des sept), de Mark Frost, que je vais vous entretenir.


Les télévores associeront sûrement – et avec raison – le nom de Mark Frost à celui de la série Twin Peaks, dont il a été le cocréateur avec David Lynch et l’un des scénaristes et des réalisateurs. Mais, autant avec Twin Peaks, Lynch et Frost ont-il joué la carte du polar intello, quasi-surréaliste, autant Frost, avec sa Liste des sept nous livre un polar dont j’ai du mal à dire s’il s’agit d’une parodie survitaminée d’un roman de Sherlock Holmes à prendre au premier degré ou à un autre degré.
Le lien avec Sherlock Holmes est incontournable. Non seulement parce que le roman se déroule dans l’Angleterre victorienne des années 1880, mais parce que le personnage principal du roman n’est autre que le bon docteur Arthur Conan Doyle, de la plume duquel naîtra le fin limier Holmes, son médical acolyte Watson et son ennemi juré Moriarty. Les fins connaisseurs de l’œuvre holmeso-doylienne – à moins que ce ne soit doylo-holmesienne – dont je ne suis pas (ni dans un sens ni dans l’autre) s’amuseront peut-être à trouver les indices qui lient ce roman de Mark Frost à ceux de son inspirateur : les adresses de telle maison, l’addiction à la cocaïne de tel personnage, les ressemblances de noms de personnes, etc. Je dois reconnaître que cela m’est plutôt passé au-dessus de la tête, et que j’ai donc peut-être perdu des petits riens qui contribueraient à faire le sel de ce roman.

Puisque ces détails m’ont, pour la plupart, échappé, venons-en au fond du roman. Cela commence plutôt bien, dans une ambiance de mystère victorien assez classique, avec une pointe de noirceur inquiétante, aux frontières du rationnel, à la From Hell (2001), l’adaptation cinématographique que les jumeaux Albert et Allen Hugues ont tirée du roman graphique d’Alan Moore (scénario) et Eddie Campbell (dessin). Ou le très bon téléfilm Jack the Ripper / Jack l’éventreur (1988) de David Wickes, avec l’excellent Michael Caine. Jack l’Éventreur n’est d’ailleurs pas si étranger que ça au roman, qui compte aussi parmi ses invités Bram Stoker, le « père » de Dracula.
Puis, comment dire ?... Ça tourne à tout autre chose. Au diable la finesse holmesienne ! Sortons les monstres, les flingues, les effets spéciaux ! Des momies revenues à la vie dans les sous-sols du British Museum, des sangsues géantes, des expériences de lobotomies et de drogues psychotropes, un espion au service de la Reine mais échappé d’un asile de fous, un manoir dans les brumes du Yorkshire, un complot mêlant des bellicistes de rêvant l’embrasement du monde et de satanistes qui, eux, rêvent de ramener sur Terre Celui-qu’on-ne-doit-pas-nommer-mais-qui-porte-mille-noms. Et, bien sûr, la liste des noms des conspirateurs, histoire que quelqu’un comprenne qu’ils sont liés, à défaut de comprendre pourquoi ils le sont... Ah, et j’ai failli oublié : le grand méchant (c’est-à-dire le plus méchant des sept, le cerveau, les six autres n’étant là qu’à titre utilitaire ou presque) et un des gentils sont frères, histoire d’ajouter du piment abeletcaïnesque à une tambouille dans lesquels les ingrédients étaient déjà nombreux et épicés.


Quand je vois ça au cinéma, je peux en être bon public : je peux applaudir à The Mummy / La momie (1999) de Stephen Sommers – même si ma préférence va quand même à Raiders of the Lost Ark / Les aventuriers de l’arche perdue (1981) de Steven Spielberg. Voire, quitte à bousculer les canons holmesiens, savourer sans fausse pudeur le Sherlock Holmes (2009) de Guy Ritchie et son pétillant duo formé par Robert Downey Jr. (Holmes) et Jude Law (le Dr. Watson). Mais, sous forme de livre, j’accroche beaucoup moins : cela me semble plus poussif, et j’en arrive à lire en diagonale juste pour avec une idée du fil du récit sans être englué dans les détails et les rebondissements parfois artificiels.

Quand il s’agit d’une menace sournoise qui cherche à saper les fondations de l’empire britannique, je penche plutôt vers des romans comme ceux de Fu Manchu par Sax Rohmer (même si je ne me complais pas dans le racisme et le mépris qui parcourent ces romans). Et je préfère l’écriture d’un Tim Powers, par exemple dans The Anubis Gates / Les portes d’Anubis (1983), à celle de Mark Frost, fort heureusement allégée par des dialogues piqués d’ironie et de second degré.

Cette Liste des sept séduira probablement ceux qui sont capables de se dépouiller volontairement de leur incrédulité pour se laisser emporter par le tourbillon de ce récit où tout est « plus ». Moi, j’ai trouvé que c’est un peu « trop ».



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jeudi 25 octobre 2012

Y a-t-il un flic pour sauver Wastburg ?

Déclaration liminaire : la « fantasy », ce n’est globalement pas ma tasse de thé.

Non pas que je considère ce genre comme « mineur », ce genre de jugement catégoriel m’étant assez étranger. Ni que je considère que ce genre – multiforme, s’il en est – est plus productif en « mauvais » livres que d’autres ; je pourrais citer des dizaines de mauvais polars ou de mauvais romans dans des genres très différents. Mais, tout simplement, j’ai été élevé au biberon des Alexandre Dumas, Henry de Monfreid, Fennimore Cooper, Jack London et Joseph Peyré, puis des Dashiell Hammett et Chester Himes, avant d’aller découvrir les Philip Dick et Philip Jose Farmer. Mes rares excursions dans le monde de la fantasy l’ont été vers des « classiques » de Tolkien (Le seigneur des anneaux), de Michael Moorcock (Le chien de guerre) ou de Jack Vance (Dying Earth), ou d’amuseries à la Gordon Dickson (Le dragon et le georges).
Peu porté vers la fantasy, j’ai donc peu de curiosité pour ce qui se publie dans le domaine. Serpent qui se mort la queue. Alors, mes escapades actuelles vers des romans de ce genre naissent d’échanges avec des personnes que j’ai découvertes sur le net, avant qu’elles ne deviennent auteurs de roman. Cela a été le cas avec Jean-Philippe Jaworski, vers les Janua Vera et Gagner la guerre duquel je ne serais peut-être pas allé sans les liens tissés au fil du temps en nous côtoyant dans un forum ou en collaborant à une création ludique.

Voilà aussi quelque temps déjà que je côtoie Cédric Ferrand dans des forums et échanges électronico-épistolaires. La publication de son Wastburg, précédée d’informations dans les blogs et les forums qui promettaient des histoires de miliciens urbains teintées d’humour noir et de fange des rues, m’a conduit à franchir le pas. Sans regret, ou presque.

Premier bon point : pas d’univers boursouflé. Contrairement à ce qui me semble assez répandu dans la fantasy (d’après ce que l’en lis directement dans les romans, ou indirectement dans des discussions de forum et des critiques dans des blogs), Cédric Ferrand ne s’est pas gargarisé à pondre une cosmogonie qui n’apporterait rien au récit, ni des cités et des personnages aux noms improbables, imprononçables, et impossibles à retenir. Une ville entre deux bras du delta d’un fleuve, une ambiance un peu « Moyen âge tardif », assez familière pour qu’on y entre de plain-pied, cela me semblait déjà de bon aloi. Ajoutons-y un fond d’ostracisme entre les deux « communautés », Waelmiens et Loritains, qui se côtoient sans trop se mélanger (voilà qui a un petit parfum de tiraillements entre Wallons et Flamands), et, fait plutôt rare en fantasy, l’absence presque totale de magie et de magiciens (ah, les bienfaits de la « Déglingue » !), et l’ensemble est plutôt savoureux. Avec Wastburg, je me suis retrouvé dans un environnement à la fois connu et dépaysant comme celui qu’a su créer François Bourgeon, en bande dessinée, avec Les compagnons du crépuscule.


Mais, en miroir de cela, premier regret, ressenti dès le premier chapitre et pas démenti par la suite : les cailloux dans les lentilles. Il me suffit d’un caillou dans une assiette de lentilles, le caillou qui tape les dents, pour me priver d’une partie du plaisir de manger le reste des lentilles avec insouciance. Si vous n’aimez pas les lentilles, prenez un autre exemple qui vous convienne mieux : le sable dans une fricassée de calmars, l’esquille d’os dans le coq au vin, le plomb de chasse dans un salmis de palombes. Avec Wastburg, j’ai trouvé deux types de cailloux dans les lentilles.
Certains étaient évidents, et me sautaient aux yeux ; dommage, car une bonne passe de relecture attentive aurait pu, et même dû, corriger les fautes de grammaire et les mots erronés (le plafond de la cavité buccale est le palais, et non le palet… sauf à en avoir pris un dans la gueule au cours d’un match de hockey ; lapsus calami de Cédric, dénotant qu’il est exilé depuis trop longtemps en Belle Province ?).
D’autres étaient plus insidieux, plus subjectifs, et j’ai mis plus de temps à m’en rendre compte : je n’ai pas réussi à me sentir pleinement à l’aise avec les mélanges de styles de langage, et notamment dans les juxtapositions de langage populaire et d’argots plus recherchés. J’ai apprécié les mots inventés pour donner une couleur locale au parler des gardes, des taverniers, etc. J’ai apprécié le recours à des argots un peu « classiques » de la langue française (une richesse que l’on peut trouver dans les romans d’Auguste Le Breton, pour ne citer que lui). Mais j’ai éprouvé largement moins de jubilation lorsque le récit ou les dialogues retombaient dans du langage familier, voire vulgaire, d’aujourd’hui, qui me paraissait en décalage avec le reste, parce que moins bien tenu, moins spécifique.

Cela étant dit, passons aux autres bons points qui, sans me faire oublier totalement les cailloux dans les lentilles, m’ont permis de faire un bon repas.
D’abord, l’ambiance générale de ce roman. Les gardoches de Wastburg, quand bien même ils en ceignent, ce ne sont pas des épées ! Parfois estropiés ou pistonnés, rarement idéalistes, souvent tire-au-flanc, toujours à l’affût du petit trafic qui arrondit les fins de mois, prisonniers de dettes anciennes ou récentes, portés sur la bouteille, englués dans des compromissions avec des notables véreux, et, pour autant, pas antipathiques, touchants, même, les voilà, les gardes. Pas vraiment grand-chose à voir avec La Compagnie de Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch ni avec La Compagnie de Cornelis De Graeff, peintes toutes deux en 1642, par Rembrandt et Jacob Backer respectivement. Sous le pinceau de Cédric Ferrand, la Garde de Wastburg, c’est l’improbable croisement des Ripoux et des Pieds Nickelés, avec les règlements de compte sanglants à la Serpico (j’ajouterais bien, en ces temps d’actualité chargée, une touche de BAC de Marseille, mais je ne voudrais pas charger la barque…).


Et c’est en cela que Wastburg m’a berné. Agréablement berné, je précise ! Avec ses premiers chapitres, je me suis laissé aller à croire que j’avais entre les mains un recueil de nouvelles ayant toutes pour cadre cette ville et pour personnages des membres de sa garde, avec les portraits à gros traits de toute cette population colorée, des marchands de courge aux ramoneurs qui chient dans les cheminées. Une collection d’anecdotes tragicomiques, de chutes absurdes et de magouilles foireuses. Au fil de ma lecture, pourtant, je me suis rendu compte que je n’étais pas devant un kaléidoscope mais devant un puzzle. Chaque chapitre apportait sa pièce, et le tableau prenait forme, sans que j’en comprenne très bien le dessin, et le dessein. Le final (qui n’en est pas un, à mes yeux, mais plutôt la dernière des anecdotes de cette tragi-comédie) est à l’image de la ville et de sa garde : à mi-chemin du grandiose et du déliquescent, chacun a la tête dans les rêves et les pieds dans la merde.

Pourquoi osé-je porter ce roman dans un défi littéraire sur des polars ? Parce que, finalement, plus qu’un « roman de fantasy », Wastburg me fait l’effet d’un de ces « polars sociaux », où le portrait d’une ville, vue au niveau des yeux de ses « flics », est plus important que l’intrigue policière en elle-même. Alors, même si la fantasy n’est pas votre tasse de thé, oubliez les frontières des genres et laissez-vous embarquer pour une patrouille avec les gardoches.


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mercredi 24 octobre 2012

De plume et de loi

Au milieu du XVIIIe siècle, les demi-frères Henry et John Fielding ont marqué de leur talent la littérature anglaise et, de leur volonté réformatrice, la justice londonienne.
Je parlerai de Henry Fielding (1707-1754) plus en détail dans un autre billet, tout particulièrement pour une partie de son œuvre littéraire, dont le roman Tom Jones, porté à l’écran par Tony Richardson (1963), avec Albert Finney dans le rôle principal. Aujourd’hui, je vais plutôt donner un coup de lampe sur John Fielding (1721-1780), que j’ai découvert voici quelques années non pas dans un livre d’histoire sur la justice de la Couronne britannique, mais à travers de romans policiers, dont il est question plus bas dans ce billet.



Depuis 1749, Henry Fielding, jusque là surtout connu comme homme de lettres (il a écrit une quinzaine de pièces de théâtres et une demi-douzaine de romans), officie comme juge au tribunal sis au n°4 de Bow Street, près de Covent Garden, dans le quartier de Westminster, à Londres, et John est son assistant personnel à compter de 1750. Sous l’impulsion de Henry, les bases de la première « vraie » force de police londonienne sont posées en 1749, force dont les agents (ils ne sont que 6, dans un premier temps !) reçoivent alors le surnom de Bow Street Runners. Les Fielding développent également de nouvelles façons de travailler, établissant par exemple un grand registre des criminels connus, tout en œuvrant à la prévention de la criminalité et à l’éducation des jeunes gens.



Lorsque Henry, malade, quitte son poste en 1754, c’est John qui devient le magistrat en chef à Bow Street, un poste qu’il tiendra jusqu’à sa mort en 1780. Et pendant toutes ces années, ce juge qui a perdu la vue à 19 ans après un accident en service dans la marine, Henry Fielding, sera « The Blind Beak of Bow Street », incarnation vraiment aveugle d’une justice qui essaie d’être plus juste.


C’est donc par des « polars historiques » que j’ai découvert John Fielding, le juge aveugle de Bow Street. Ceux de la série écrite par le journaliste et écrivain états-unien Bruce Alexander (de son vrai nom Bruce Alexander Cook, 1932-2003). En l’occurrence, 11 romans dont le personnage principal est John Fielding, publiés entre 1994 et 2005 ; 8 d’entre eux sont parus en en traduction française aux éditions 10-18, collection Grands détectives, ce qui les met à la portée d’à peu près toutes les bourses (ils sont au format de poche) et des lecteurs non anglophones.



J’ai été enthousiasmé par les premiers romans de cette série, tant pour le style d’écriture d’Alexander que pour la tension de ses intrigues. J’ai apprécié tout particulièrement sa façon de faire de la ville de Londres elle-même non pas un simple décor, mais une sorte de personnage des romans à part entière.
Pourtant, par la suite, je me suis senti moins accroché. Peut-être par lassitude d’avoir englouti trop de romans policiers, « historiques » ou pas, et donc de ne plus apprécier que les plats les plus relevés, les intrigues les plus surprenantes, me laissant penser que toutes les autres étaient fades. Illusion gastronomique, ou véritable fadeur, l’intégralité de la série m’a laissé, globalement, le souvenir de romans malheureusement inégaux, du point de vue de leurs intrigues « policières » respectives. Autant le portrait de divers aspects de la vie londonienne à cette époque se tient plutôt bien, d’un roman à l’autre, autant certaines intrigues sont assez tièdes, au point qu’elles n’ont pas gardé mon intérêt particulièrement éveillé et que j’ai fini par lire ces livres en diagonale.



Comme je l’ai déjà exprimé par ailleurs, pour avoir été, pendant des années, un très grand consommateur de romans policiers, et de « policiers historiques » en particulier, j’ai fini par trouver que beaucoup de séries finissent par tourner en rond, cuisinant toujours la même tambouille tout en essayant de la faire passer pour variée en changeant quelques ingrédients anecdotiques. Et même que les polars historiques sont rarement de bons polars, qui tombent souvent dans le travers de vouloir donner des cours d’histoire et de vie quotidienne « d’époque » sans que cela se fonde bien dans le récit.
Pour les romans de Bruce Alexander, nous échappons au moins à ce travers du « cours d’histoire » plaqué sur le récit policier. Et je lui tire mon chapeau d’avoir su rendre Londres si vivante, dans toute sa diversité. Puisque John Fielding est aveugle, c’est par les yeux de son assistant (fictionnel) Jeremy Proctor que Bruce Alexander, manifestement très bien documenté dans les mémoires et autres témoignages contemporains des Fielding, nous plonge dans la ville. Salles du tribunal, hôtels particuliers, quais, théâtres, lieux de débauche en tous genres, prison de Newgate, potence de Tyburn, gentlemen, domestiques, ouvriers, filles de joie, colons des Amériques, armateurs négriers, forment un kaléidoscope jamais ennuyeux.



Et le juge Fielding ne manque pas d’expliquer au jeune Proctor (et, donc, au lecteur) les maux qui rongent la société londonienne, dont la pauvreté qui pousse au crime ou à la prostitution, et ses espoirs de changer un peu la donne, à la mesure de ses moyens.

Le juge aveugle apparaît dans une autre série de romans, dus, cela à la plume de Deryn Lake (14 titres dans la série originelle, dont 8 traduits en français et publiés à la librairie des Champs-Élysées et aux éditions du Masque, Collection Labyrinthes). Ces romans ont pour personnage principal un apothicaire, John Rawlings (il serait l’inventeur de l'eau gazeuse), résolvant des énigmes criminelles, notamment à Londres pour le compte de John Fielding.



Mais les décors des aventures de Rawlings dépassent Londres pour courir dans les contrées avoisinantes ou plus lointaines, une variété qui peut apporter de la fraîcheur à la série en évitant de tourner en rond dans Londres mais qui, paradoxalement, fait perdre un peu de cohérence à l’ensemble. En outre, les intrigues des romans de cette série m’ont laissé le souvenir d’être très inégales, tirées par les cheveux, et parfois artificielles avec leurs cortèges de fausses pistes et faux coupables.



La télévision s’est également emparé des personnages de John et Henry Fielding, avec la série City of Vice. Produite pour la chaîne Channel 4, diffusée en 2008, écrite par Clive Bradley and Peter Harness et réalisée par Justin Hardy (3 épisodes) et Dan Reed (2 épisodes), elle a bénéficié des conseils de l’historienne britannique Hallie Rubenfold, dont les travaux universitaires ont porté, entre autres, sur la prostitution et autres affaires « de mœurs » dans l’Angleterre du XVIIIe siècle.


La mise en image de ces aspects sombres du XVIIIe siècle n’était pas inconnue de Justin Hardy, puisqu’il avait participé à la réalisation de documentaires sur les bas-fonds des temps « georgiens », Georgian Underworld (2003) ; quant à Dan Reed, il est le réalisateur, l’auteur et le producteur de divers documentaires sur des sujets historiques et contemporains, et le réalisateur de plusieurs épisodes de la série policière Lewis / Inspecteur Lewis.
Henry Fielding est incarné par Ian McDiarmid, que les amateurs de Star Wars connaissent sous les traits de Palpatine ; tandis que c’est Iain Glen qui s’est glissé dans la peau de John Fielding, après avoir joué, entre autres, dans des séries comme MI-5, Downton Abbey ou Game of Thrones.


Meurtres de prostituées, crimes dans le milieu homosexuel, réseau de prostitution infantile, guerre de gangs d’immigrants irlandais, la série City of Vice mérite bien son titre et n’explore pas les salons dorés et feutrés. Et les hommes des juges Fielding eux-mêmes ne dont pas dans la dentelle, eux pour qui la fin (pas toujours heureuse) semble justifier les moyens (pas toujours délicats). Mais, si les sujets des enquêtes sont violents ou scabreux, leur traitement dans la série n’est ni voyeur ni complaisant (finalement, c’est peut-être le titre de la série qui constitue l’élément le plus racoleur).


En parlant de moyens, ceux du budget de la série ne semblent pas être mirifiques, mais leur modestie est contournée, assez habilement (le recours aux simulations de Londres en 3D à partir du plan dressé par le cartographe du XVIIIe siècle John Roque, par exemple), pour éviter que les scènes d’extérieur ne paraissent faites de bouts de chandelle et de carton-pâte.
Malheureusement limitée à 5 épisodes, cette série est typique de celles qui vous font regretter que les télévisions françaises soient incapables, dans leur grande majorité, de produire un divertissement « historico-romanesque » qui soit autre qu’empesé dans un langage artificiel censé faire « d’époque » (pas facile d’avaler les premiers épisodes de la série des enquêtes de Nicolas Le Floch, par exemple), ou, au contraire, tout aussi artificiellement « modernisé » en faisant parler les croquants comme des « caillera » de banlieues (je ne sais plus trop si c’est dans Les chants de Mandrin ou dans Rani que ce procédé fumeux a été employé), ou encore martyrisé par l’Attila de l’adaptation du roman populaire en téléfilm, Josée Dayan.
La série échappe aussi à la loi des quotas « sociaux » ou « ethniques ». Reflet de temps de domination « masculine » et « blanche », elle n’introduit pas artificiellement un inspecteur de police féminin ou « issu des minorités visibles ».



Pour tout cela, et pour l’intérêt des scénarios de chaque épisode, inspiré des mémoires de Henry Fielding, cette série est de celle qui mérite l’attention des amateurs d’enquête policière et des recoins sombres du siècle dit « des Lumières ».

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Pour être complet, j’ajouterai que c’est le compère Thomas B. qui, le premier, avait attiré mon attention sur cette série, par son billet Les condés des Lumières– Part 1: Police and Thieves.


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lundi 15 octobre 2012

Quand le rire tue

Une musique carillonnante, un moine et un novice sur leurs mules, un monastère aux allures de forteresse perché sur une colline dénudée balayée par un vent glacial. Voilà ce qui me vient immédiatement à l’esprit à propos du Nom de la rose. Oui, je le reconnais, comme probablement beaucoup de gens, c’est le film de Jean-Jacques Annaud qui a influencé ma façon de « voir » l’univers de ce roman.



J’ai pourtant lu le roman d’Umberto Eco (Il nome de la rosa, 1980) à sa publication en traduction française (1982), donc plusieurs années avant que le film n’arrive sur grand écran (1986). Mais les images que mon esprit avait fait naître lors de la lecture du roman n’étaient pas aussi marquantes, aussi définies, bien sûr, que celles que le film m’a, d’une certaine manière, imposées. Et, au fil du temps, j’ai gardé en tête les images offertes par le film, plutôt que celles nées de la lecture.
Comme avec la majorité des œuvres littéraires adaptées au cinéma, il y a des débats passionnés – mais pas toujours passionnants – pour savoir si le réalisateur a trahi l’auteur. Pour ma part, je savoure autant le roman Le nom de la rose que le film Le nom de la rose. Non pas par souci de ne pas trancher entre les deux, mais parce que j’apprécie sincèrement ces deux œuvres, pour ce qu’elles sont l’une et l’autre.



Le roman d’Umberto Eco est largement plus qu’un roman policier, et le fait que j’ai choisi ce roman pour participer à des défis littéraires sur les polars ne signifie pas que je réduis ce roman à ce seul aspect.
Bien sûr, Guillaume de Baskerville et son esprit acéré et déductif ne manquent pas de nous faire penser à un Sherlock Holmes en robe de bure, et ce Nom de la rose, avec ses morts quasi inexplicables, ses faux coupables et ses vrais cerveaux du crime, est tout de même un sommet du roman à énigmes. Néanmoins, il ne se limite pas à un whodunnit médiéval avec un moine-enquêteur comme Ellis Peters a su en écrire par douzaines sur le frère Cadfael.

Umberto Eco nous plonge dans une intrigue qui dépasse, et de loin, les querelles foncières ou familiales que résout Cadfael le Gallois. Ici, il est question ni plus ni moins que de fondements théologiques, de la nature de l’homme, de son libre-arbitre et de son droit au rire.
Ou de la manière de recherche la vérité, que celle-ci soit Absolue ou pas. Plusieurs siècles après les temps du Nom de la rose, on appliquait encore la question dans les procédures judiciaires. Rien de tel pour trouver les « vrais » coupables qu’une « bonne » séance de brodequins. L’Inquisition, dans sa recherche de la vérité, n’emploie pas vraiment les méthodes intellectuelles de Guillaume de Baskerville (pourtant ancien inquisiteur lui-même) ; Bernardo Gui, ce n’est pas Les Experts :Vatican !
Ou encore – et , peut-être, surtout – du savoir, de sa conservation, et de sa transmission. Y a-t-il des savoirs autorisés et d’autres, interdits et, dans ce cas, qui en décide ? Peut-on conserver – dans une bibliothèque, par exemple – aussi bien des savoirs autorisés que des savoirs interdits ? Jusqu’au peut-on aller pour décider qui a droit de savoir quoi, ou de penser quoi ?
Et, pour ceux qui en doutaient encore, les chamailleries entre Franciscains et Dominicains, ou la chasse aux sorcières menée avant tant de zèle par l’inquisiteur, ne sont, finalement, que l’expression, hypocritement habillée des oripeaux de la religion, d’appétits bien plus terrestres, qu’ils soient ceux du pouvoir séculier ou ceux de la chair (féminine ou pas).




Les moines dont Umberto Eco a peuplé son monastère ne déplairaient pas ni à Rabelais, pour les plus jouisseurs d’entre eux, ni à Machiavel, pour les plus retors. Et Jean-Jacques Annaud et ceux qui ont travaillé à la distribution des rôles pour le film (Gianni Arduini, Dominique Besnehard, Celestia Fox, David Rubin, Sabine Schroth et Lynn Stalmaster) ont réussi à transformer ces portraits de papier en une formidable galerie de « gueules ».





Mais ce Nom de la rose n’est pas un roman que l’on aborde les mains dans les poches. L’érudition de l’auteur transparaît dans ses mots, ses phrases, ses pages. Les arguties théologiques ou aristotéliciennes ne sont pas de la gnognotte, pas plus que les énigmes symboliques, astrologiques et alchimiques. Quant à ceux, dont je suis, qui ne manient pas le latin comme une langue courante, ils devront s’armer d’un dictionnaire latin-français et d’une grammaire latine, si tant est que cela puisse les aider vraiment, ou perdre une partie du roman ; certains passages du livre, écrits en latin, ne sont pas traduits dans une langue compréhensible par le commun des lecteurs. Ce qui engendre un petit sentiment de frustration : que perd-on, en tant que lecteur, à ne pas comprendre ces passages-là ? Sont-ils de simples clins d’oeil (comment dit-on « merde pour celui qui lit », en latin?) ? Des recettes de cuisine ? Apportent-ils un niveau de connaissance qui n’est accessible qu’à l’élite des latinophones ? Je dois reconnaître que mes capacités de latiniste de collège et de lycée n’étaient pas assez affûtées pour que je surmonte ces obstacles-là.
Les lecteurs anglophones avaient eu droit, dès 1987, à un ouvrage éclairant le roman, incluant une introduction au roman, des éléments de compréhension sur le Moyen âge, les théories philosophiques et littéraires, une chronologie, des notes sur les événements et personnages historiques, et, atout fort bienvenu, la traduction de l’ensemble des textes en latin (The Key to The Name of the Rose, Including Translations of All Non-English Passages, par Adele J. Haft, Jane G. White, et Robert J. White, University of Michigan Press).


Pour savourer le livre, il convient également que le lecteur soit plutôt à l’aise avec la géométrie en trois dimensions et l’architecture. Sinon, il risque d’être encore plus perdu que Guillaume de Baskerville et son candide Adso de Melk, dans les coins et recoins de l’abbaye et le labyrinthe de la bibliothèque, et déçu, voire écœuré, de ne pas saisir les finesses des beautés architecturales dont Umberto Eco se fait le chantre.
Cette bibliothèque est, pour toute personne sensible aux livres, à la fois un régal et un cauchemar. Le régal de la savoir si riche, comme le carrefour des connaissances de cette époque et des héritages des époques antérieures. Le cauchemar de l’imaginer proie des flammes, sous les yeux impuissants de Baskerville. Ces deux aspects sont, à mes yeux, plutôt bien rendus dans le film, même si le fait d’avoir donné une forme concrète à cette bibliothèque lui fait perdre la nature presque magique, changeante, déroutante, mystérieuse et dangereuse, presque vivante et carnivore (comme le ventre de la baleine ?), qu’elle semble avoir dans le roman. Une partie des intérieurs du film a été tournée à l’abbaye d’Eberbach, ancien monastère cistercien dans la région allemande de Hesse, où la police allemande était chargée de protéger livres et manuscrit pendant le tournage !




Se plonger dans la lecture du Nom de la rose peut être une expérience heureuse ou malheureuse. Pour les plus gourmands d’érudition, pour ceux capables d’avaler les plats les plus riches, ce pourrait être la montée directe au Paradis. Pour les amateurs de livres foisonnants mais préférant une certaine fluidité du discours, ce pourrait être un pèlerinage à Compostelle, en enchaînant les étapes de montagne et les montagnes de plaine, les efforts et les réconforts. Pour les réfractaires à l’étalage d’une culture profonde qui frôle parfois la pédanterie, ce roman pourrait se révéler un véritable étouffe, chrétien, voire une montée au Golgotha. Alors, élévation ou calvaire, Le nom de la rose ne peut laisser indifférent. J’ai fait partie de ces pèlerins qui ont parfois souffert sur le chemin, et qui sont arrivés au bout, les pieds fatigués mais la tête réjouie.


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