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lundi 31 décembre 2012

Justice inique

Dans l’Alabama ségrégationniste des années 1930, pour un « homme de couleur » accusé d’avoir violé une « femme blanche », le lynchage est un avenir plus probable qu’un procès équitable. Tom Robinson, lui, échappe de peu au lynchage, mais pas au procès inique. Malgré tous les doutes que son avocat, Atticus Finch va soulever dans les contre-interrogatoires des témoins, le jury et le juge – tous « blancs » et tous convaincus, avant même l’ouverture du procès, de la culpabilité de l’accusé – condamneront ce coupable tout désigné. Bien des mois plus tard, Finch découvrira les dessous de cette sordide affaire, mais Robinson n’en profitera pas : il a été abattu alors qu’il tentait de s’évader.





Avec son roman To Kill a Mockingbird (1961 ; traduction française : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, 1961), Harper Lee avait frappé un grand coup. Un roman qui a secoué les États-Unis, et qui, bien que récompensé par un prix Pulitzer en 1961, n’a pas fait l’unanimité dans la société états-unienne, ni même chez les critiques littéraires. Certains n’ont pas apprécié le portrait trop manichéen de ce Sud-là, avec ses personnages unidimensionnels, « Blancs » racistes et « Noirs » victimes. D’autres lui ont reproché d’avoir fait d’une fillette d’une demi-douzaine d’années (la fille de l’avocat) la narratrice de faits dont la compréhension devrait lui échapper. D’autres encore estiment que pour un livre qui prétend (d’après eux) être destiné aux enfants, certains faits décrits dans le livre sont, au contraire, à garder hors de portée de lecture des enfants. Mais, dans le camp de ceux qui l’ont applaudi, certains y ont même vu un roman qui a contribué, à sa manière, à la prise de conscience sur les discriminations raciales et même à l’émergence du mouvement pour les droits civiques des « afro-américains ». Et des avocats révèlent que c’est l’exemple d’Atticus Finch qui leur a donné envie d’embrasser cette carrière-là.



Quoi qu’il en soit, plus de 50 ans après sa publication, ce roman fait désormais partie des « classiques » de la littérature états-unienne.




Et le film To Kill a Mockingbird / Du silence et des ombres (1962) de Robert Mulligan, sur un scénario de Horton Foote fidèle au livre, avec Gregory Peck dans le rôle d’Atticus Finch, est, de son côté, un des grands films « de procès ». Et même un grand film tout court.


Et, en clin d’œil à ce très proche changement d’année, pourquoi ne pas souhaiter que l’année qui s’avance apporte un peu plus de justice ici et là dans le monde ?




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Le dernier bouclier

Juge antimafia, en Italie (comme ailleurs), est une profession à risque. À risque mortel, s’entend. Les noms de Giovanni Falcone, assassiné le 23 mai 1992, de Francesca Laura Morvillo-Falcone, son épouse et magistrate elle aussi, assassinée dans le même attentat, ou de Paolo Borsellino, assassiné le 19 juillet 1992, témoignent, parmi d’autres, de l’état de cible à abattre que représentent ces empêcheurs de corrompre et trafiquer en rond.
Pourtant, c’est une perspective un peu différente que je choisis de suivre, pour ce billet, pour jeter un petit coup de projecteur sur ceux qui choisissent de s’interposer entre ces cibles et ceux qui veulent les abattre. Oh, bien sûr, contre des attentats à la voiture piégée par 500kg d’explosifs, ce n’est pas la présence d’un, deux ou dix gardes du corps qui va changer la donne. Pourtant, des hommes et de femmes décident de jouer ce rôle de rempart, au péril de leur vie. Un péril tout à fait réel : trois membres de l’escorte des Falcone, et cinq de celle de Borsellino tombent avec ceux qu’ils ont fait serment de protéger.



Et pour illustrer ce lien entre ces juges et leurs boucliers humains, j’ai retenu le film La scorta / L’escorte (1993) de Ricky Tognazzi, tourné alors que le souvenir des attentats contre les Falcone et Borsellino était encore vivace. Présenté dans la Sélection officielle à Cannes (une distinction qui vaut ce qu’elle vaut, ni plus ni moins), et Grand prix du Festival du film policier de Cognac, ce film est, de l’aveu du réalisateur, fortement inspiré d’une rencontre avec le juge antimafia Francesco Taurisano.


Sans se prétendre un reportage réaliste, le film nous invite tout de même à découvrir les relations d’un juge avec les membres de son escorte, en les englobant dans une perspective plus large, celle de ce groupe (le juge, sa famille, les carabiniers qui les protège) formant une sorte d’île assiégée par un océan de menaces avérées ou supposées. Le titre du film ne ment pas, puisque c’est bien au travers des yeux des membres de l’escorte que l’on suit l’affaire. Certes, la mission du juge n’est pas occultée (il enquête sur des magouilles dans l’adduction d’eau, un élément crucial en Sicile), mais ce n’est pas la pièce centrale de l’échiquier.

La scorta peint ces gardes-du-corps un tantinet caricaturaux (l’effacé, le rouleur de mécaniques, le père de famille, etc.), mais qui prennent de la profondeur au fil de cette histoire. Leur jeunesse contraste avec la maturité du juge, et tandis que l’escorte tente d’apporter au juge la sécurité (ou, au moins, une touche de sécurité), le juge semble apporter à ces carabiniers un esprit plus posé.
Ici, pas d’ouragan de coups de feu, pas de poursuites effrénées, et pourtant une tension permanente, celle de la sentinelle qui se demande d’où et quand viendra le danger, et qui est l’ennemi. Une tension qui use tant le juge que son escorte, et qui se fait de plus en plus pesante. Jusqu’à une conclusion qui, sans être le bain de sang que l’on pouvait redouter, n’en reste pas moins une défaite de la justice face à la pieuvre mafieuse.



En tant que spectateur, je me suis senti tendu, mais pas écrasé par l’ennui. Bien au contraire. Un film à conseiller à ceux qui apprécient les « polars psychologiques ».


Quant à ceux qui voudraient voir un film sur le juge Falcone, je ne peux que recommander Giovanni Falcone (1993), de Guiseppe Ferrara, une œuvre peut-être moins connue en France que son Cento giorni a Palermo / Cent jours à Palerme (1984) qui tournait autour des derniers temps du général des carabiniers Carlo Dalla Chiesa, assassiné, avec son épouse et un garde du corps, le 3 septembre 1982.



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mercredi 19 décembre 2012

Les prémices du non

Voilà plus de trente ans que la France a aboli la peine de mort dans son système judiciaire, par sa loi n° 81-908 du 9 octobre 1981 (« article 1er – La peine de mort est abolie. »). Un peu avant nos voisins allemands (1987) ou espagnols (1995), mais assez longtemps après la Finlande (1972), l’Islande (1928), l’Uruguay (1907), le Venezuela (1863) ou la Toscane (premier État abolitionniste, en 1786 !). Pour un pays se proclamant porteur de l’esprit des Lumières, on peut se demander à quelle vitesse se propage cette lumière-là...
Plus de trente ans, donc, depuis cette « loi Badinter ». Et bientôt 250 ans depuis un texte considéréecomme une des bornes majeures sur le chemin de l’abolition : Dei Delitti e delle pene (Des délits et des peines), l’ouvrage publié en 1764 par Cesare Bonesana, marquis de Beccaria (dit Cesare Beccaria), aristocrate milanais de 26 ans, nourri au lait des Hume, Locke, Montesquieu et Rousseau.



Des quarante-sept chapitres de ce court livre, c’est le chapitre XXVIII qui est plus directement consacré à la peine de mort. Ne nous y trompons pas, Beccaria ne cherche pas à faire disparaître la peine de mort du dispositif judiciaire de son temps. Et ses interrogations ne sont pas totalement humanistes ou charitables ; on peut même trouver son approche clinique, voire cynique – ce qui ne signifie pas que ce n’est pas percutant, ou que cela manque d’humanité –, puisqu’il interroge l’usage de la peine de mort sous l’angle de sa justice, de sa nécessité, et de son utilité sociale (et donc en se détachant des questions religieuses ou morales).
« La peine de mort n’est appuyée sur aucun droit ; je viens de le démontrer. Elle n’est donc qu’une guerre déclarée à un citoyen par la nation, qui juge nécessaire ou au moins utile la destruction de ce citoyen. Mais, si je prouve que la société en faisant mourir un de ses membres ne fait rien qui soit nécessaire ou utile à ses intérêts, j’aurai gagné la cause de l’humanité. »



Beccaria envisage que la peine de mort puisse rester un recours, dans deux cas particuliers : si le criminel, même privé de liberté, peut continuer à être un danger pour la nation ou menacer le gouvernement de révolution (ce qui a un arrière-goût de purge politique, non ?), et si la peine de mort peut avoir un effet dissuasif sur d’autres criminels potentiels (ce qui est paradoxalement opposé à l’affirmation que Beccaria avance, par ailleurs, sur la non-efficacité de la peine de mort en tant que prévention pédagogique des crimes).
Et sa proposition de remplacer la peine de mort par un « esclavage perpétuel » du condamné, pratique plus susceptible, d’après lui, de décourager les gens de commettre des crimes, peut faire frémir – ou sourire, selon le degré de détachement du lecteur – mais peut amener à réfléchir sur nos emprisonnements « à perpétuité » d’aujourd’hui.

Dei Delitti e delle pene a rapidement trouvé une grande diffusion en Europe grâce, notamment, à des traductions en français (dès 1766 par l’encyclopédiste Morellet, qui remanie profondément le texte) et en anglais (1768), et aux commentaires de divers auteurs en vue, dont Diderot et Voltaire. Plus qu’une réforme du système judiciaire et pénal, c’est une réflexion de fond sur la société, un débat sociétal et philosophique, plus que juridique, que Beccaria lance, par le biais de ces cogitations sur les délits et les peines.


Évidemment, dire que l’on va lire Des peines et des délits peut avoir un parfum de « devoir de philo » au lycée. Pourtant, à voir qu’aujourd’hui encore, les Français sont partagés en proportions presque égales entre partisans de la réintroduction de la peine de mort et partisans de la non-réintroduction (ces derniers n’étant majoritaires que de quelques %), il me semble intéressant de voir le temps qu’il a fallu entre ces idées exposées au Siècle des Lumières et leur concrétisation au XXe siècle. Et de se souvenir que lorsque Robert Badinter a présenté son projet de loi, et qu’il sera adopté par une Assemblée nationale alors majoritairement à gauche (369 voix pour et 113 contre) puis par un Sénat alors majoritairement à droite (161 pour, 126 contre) l’ont soutenu, près des deux-tiers des Français étaient opposés à cette abolition. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que l’opinion (étudiée au travers de sondages à ce sujet) devient majoritairement favorable à cette abolition !
C’est devant ce genre d’exemple que je suis content que les élus du peuple ne se contentent pas de voter dans le sens de « l’opinion publique », mais qu’ils sachent aussi provoquer – et obtenir – des changements de société.


Pour découvrir ce texte dans son intégralité, un petit coup de moteur de recherche sur l’internet permet d’accéder à la version originale italienne et à diverses traductions françaises.
À ceux qui préfèrent tenir un livre dans la main, je me permets de recommander l’édition de la traduction française par Maurice Chevallier, aux éditions Garnier Flammarion (1991, ISBN 978-2080706331, diverses rééditions depuis lors), puisqu’elle est préfacée par Robert Badinter.



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mardi 18 décembre 2012

Justice calculée

Si mes souvenirs sont bons, c’est au travers du film The Pelican Brief / L’affaire Pélican (1993), d’Alan Pakula, que j’ai mis mon premier pied dans l’œuvre du romancier John Grisham. Ce film, dont le scénario a été écrit par Pakula et Grisham à partir du roman de ce dernier, publié l’année précédente : The Pelican Brief (Doubleday Books, 1992, ISBN 978-01-385-42198-0 ; traduction française : L’affaire Pélican, Robert Laffont, 1993, ISBN 978-2-221-07389-6).
Ex-avocat reconverti dans l’écriture de romans policiers et judiciaires, John Grisham est devenu un auteur célèbre dès son deuxième roman, The Firm / La firme (1991), porté au grand écran, en 1993 également, par Sydney Pollack. Depuis lors, ces livres font généralement un tabac, et les scénaristes hollywoodiens piochent dans cette mine pour en tirer des films de qualité variable : par exemple, médiocre, à mon sens, pour The Chamber / L’héritage de la haine (1996) de James Foley, et de plus haute volée pour Runaway Jury / Le maître du jeu (2003) de Gary Fleder.




C’est sur le roman dont ce film est adapté, The Runaway Jury (Doubleday Books, 1996, ISBN 978-01-385-47294-3 ; traduction française Le maître du jeu, Robert Laffont, 2004, 978-2-221-10187-1), que je vais donner un coup de projecteur dans ce billet.


L’idée centrale de ce thriller juridique est que, dans un procès aux États-Unis, l’important n’est pas de faire éclater la vérité au grand jour, mais d’obtenir que le jury aille dans le sens de l’accusation ou dans celui de la défense. Et pour obtenir que le jury penche dans le sens qui lui convient, chaque partie semble prête à employer tous les moyens et ce, dès l’étape de la composition du jury. Et c’est bien ce qui est au cœur de ce roman : comment choisir les jurés, les influencer, faire pression sur eux, jusqu’à les manipuler, les « tenir » d’une manière ou d’une autre ?
Et dans cette lutte sans merci mise en scène par ce roman, les deux camps qui s’affrontent ont choisi des stratégies différentes. Deux camps ? Plutôt trois, dirais-je. Ou deux et demi. Vous êtes perdus ? J’explique !


Sans entrer dans les détails qui éventeraient le suspense plutôt bien mené de ce roman, je dirais qu’il y a deux camps classiques, et un troisième intervenant, plus original.
Le camp de l’attaque, celui d’une femme dont le mari est mort des suites d’un cancer dû au tabagisme.
Le camp de la défense, celui des grandes compagnies cigarettières, de sa cohorte de juristes payés à millions, et de ses gros bras qui font le sale boulot d’intimidation.
Et, naviguant entre les deux, un des jurés, qui s’est débrouillé pour être désigné comme juré et semble avoir décidé de brouiller les cartes en manipulant les deux autres camps en ayant, lui-même, la main sur le jury.




Petite parenthèse : cette manipulation du jury « de l’intérieur » n’a rien à voir avec l’intrigue de 12 Angry Men / 12 hommes en colère (voir, en particulier, le téléfilm original de 1954 par Franklin Schaffner, et surtout la superbe version ciné par Sidney Lumet, en 1957), où le juré n°8 tente, au contraire, d’ouvrir les yeux des 11 autres jurés pour leur faire regarder, par-delà les apparences et les préjugés, l’affaire qu’ils doivent juger.


Trois camps dans le jeu, mais il ne peut y avoir qu’un seul « maître du jeu ». Et c’est ce triple jeu dans lequel nous plonge John Grisham, fin connaisseur des rouages – pas toujours beaux – du système judiciaire états-unien. Pot de terre contre pot de fer, David contre Goliath, certes. Mais aussi vieil avocat un peu idéaliste contre jeunes juristes aux dents plus longues que les scrupules. Ou encore finesse de l’esprit contre puissance de l’argent, pressions de l’extérieur contre influence de l’intérieur.


J’ai trouvé que l’intrigue du roman met du temps à s’installer. Au point de m’être senti tenté de tourner les pages plus vite, en ne les lisant qu’en diagonale, pour voir quand cela allait « vraiment commencer ». Mais j’ai tenu bon, et je me suis rendu compte que cette lenteur de la mise en place était peut-être nécessaire à s’installer sans se presser, pour profiter au mieux de tout ce qui se déclenche par la suite, coups et contre-coups, feintes et retournements.


Bref, un roman que j’ai finalement dévoré sans faire la fine bouche.





Quant à son adaptation cinématographique réalisée par Gary Fleder, c’est également une réussite. Le scénario de Brian Koppelman, David Levien, Rick Cleveland et Matthew Chapman densifie l’intrigue, pour un film de deux heures. Dustin Hoffman est très bon en avocat de la partie civile, faussement idéaliste mais combatif. Gene Hackman, sourire carnassier et regard cynique, incarne un manipulateur que l’on adore détester. John Cusack met sa tête de « gendre idéal » au service de ce juré au jeu trouble. Et Rachel Weisz, à la fois fragile et déterminée, apporte un contrepoint féminin bienvenu à ce trio masculin.


Là où le roman met en scène l’affrontement avec les grandes firmes de l’industrie du tabac, le film montre la lutte avec les représentants de l’industrie des armes. Le choix de ce changement n’était pas une question d’être politiquement « correct » ou « incorrect » (les tueries collectives par armes à feu qui ensanglantent l’actualité outre-Atlantique sont, certes, spectaculaires dans le drame, mais le tabac, s’il tue plus discrètement, tue largement plus de monde) ; le choix a été motivé par le fait que le très bon film The Insider / Révélations (1999) de Michael Mann avait déjà traité d’action judiciaire contre l’industrie du tabac, et avait obtenu 7 nominations aux Oscars (sans y décrocher de récompense, toutefois).


Sur papier ou sur écran, ce Runaway Jury sort le grand jeu !



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mercredi 24 octobre 2012

De plume et de loi

Au milieu du XVIIIe siècle, les demi-frères Henry et John Fielding ont marqué de leur talent la littérature anglaise et, de leur volonté réformatrice, la justice londonienne.
Je parlerai de Henry Fielding (1707-1754) plus en détail dans un autre billet, tout particulièrement pour une partie de son œuvre littéraire, dont le roman Tom Jones, porté à l’écran par Tony Richardson (1963), avec Albert Finney dans le rôle principal. Aujourd’hui, je vais plutôt donner un coup de lampe sur John Fielding (1721-1780), que j’ai découvert voici quelques années non pas dans un livre d’histoire sur la justice de la Couronne britannique, mais à travers de romans policiers, dont il est question plus bas dans ce billet.



Depuis 1749, Henry Fielding, jusque là surtout connu comme homme de lettres (il a écrit une quinzaine de pièces de théâtres et une demi-douzaine de romans), officie comme juge au tribunal sis au n°4 de Bow Street, près de Covent Garden, dans le quartier de Westminster, à Londres, et John est son assistant personnel à compter de 1750. Sous l’impulsion de Henry, les bases de la première « vraie » force de police londonienne sont posées en 1749, force dont les agents (ils ne sont que 6, dans un premier temps !) reçoivent alors le surnom de Bow Street Runners. Les Fielding développent également de nouvelles façons de travailler, établissant par exemple un grand registre des criminels connus, tout en œuvrant à la prévention de la criminalité et à l’éducation des jeunes gens.



Lorsque Henry, malade, quitte son poste en 1754, c’est John qui devient le magistrat en chef à Bow Street, un poste qu’il tiendra jusqu’à sa mort en 1780. Et pendant toutes ces années, ce juge qui a perdu la vue à 19 ans après un accident en service dans la marine, Henry Fielding, sera « The Blind Beak of Bow Street », incarnation vraiment aveugle d’une justice qui essaie d’être plus juste.


C’est donc par des « polars historiques » que j’ai découvert John Fielding, le juge aveugle de Bow Street. Ceux de la série écrite par le journaliste et écrivain états-unien Bruce Alexander (de son vrai nom Bruce Alexander Cook, 1932-2003). En l’occurrence, 11 romans dont le personnage principal est John Fielding, publiés entre 1994 et 2005 ; 8 d’entre eux sont parus en en traduction française aux éditions 10-18, collection Grands détectives, ce qui les met à la portée d’à peu près toutes les bourses (ils sont au format de poche) et des lecteurs non anglophones.



J’ai été enthousiasmé par les premiers romans de cette série, tant pour le style d’écriture d’Alexander que pour la tension de ses intrigues. J’ai apprécié tout particulièrement sa façon de faire de la ville de Londres elle-même non pas un simple décor, mais une sorte de personnage des romans à part entière.
Pourtant, par la suite, je me suis senti moins accroché. Peut-être par lassitude d’avoir englouti trop de romans policiers, « historiques » ou pas, et donc de ne plus apprécier que les plats les plus relevés, les intrigues les plus surprenantes, me laissant penser que toutes les autres étaient fades. Illusion gastronomique, ou véritable fadeur, l’intégralité de la série m’a laissé, globalement, le souvenir de romans malheureusement inégaux, du point de vue de leurs intrigues « policières » respectives. Autant le portrait de divers aspects de la vie londonienne à cette époque se tient plutôt bien, d’un roman à l’autre, autant certaines intrigues sont assez tièdes, au point qu’elles n’ont pas gardé mon intérêt particulièrement éveillé et que j’ai fini par lire ces livres en diagonale.



Comme je l’ai déjà exprimé par ailleurs, pour avoir été, pendant des années, un très grand consommateur de romans policiers, et de « policiers historiques » en particulier, j’ai fini par trouver que beaucoup de séries finissent par tourner en rond, cuisinant toujours la même tambouille tout en essayant de la faire passer pour variée en changeant quelques ingrédients anecdotiques. Et même que les polars historiques sont rarement de bons polars, qui tombent souvent dans le travers de vouloir donner des cours d’histoire et de vie quotidienne « d’époque » sans que cela se fonde bien dans le récit.
Pour les romans de Bruce Alexander, nous échappons au moins à ce travers du « cours d’histoire » plaqué sur le récit policier. Et je lui tire mon chapeau d’avoir su rendre Londres si vivante, dans toute sa diversité. Puisque John Fielding est aveugle, c’est par les yeux de son assistant (fictionnel) Jeremy Proctor que Bruce Alexander, manifestement très bien documenté dans les mémoires et autres témoignages contemporains des Fielding, nous plonge dans la ville. Salles du tribunal, hôtels particuliers, quais, théâtres, lieux de débauche en tous genres, prison de Newgate, potence de Tyburn, gentlemen, domestiques, ouvriers, filles de joie, colons des Amériques, armateurs négriers, forment un kaléidoscope jamais ennuyeux.



Et le juge Fielding ne manque pas d’expliquer au jeune Proctor (et, donc, au lecteur) les maux qui rongent la société londonienne, dont la pauvreté qui pousse au crime ou à la prostitution, et ses espoirs de changer un peu la donne, à la mesure de ses moyens.

Le juge aveugle apparaît dans une autre série de romans, dus, cela à la plume de Deryn Lake (14 titres dans la série originelle, dont 8 traduits en français et publiés à la librairie des Champs-Élysées et aux éditions du Masque, Collection Labyrinthes). Ces romans ont pour personnage principal un apothicaire, John Rawlings (il serait l’inventeur de l'eau gazeuse), résolvant des énigmes criminelles, notamment à Londres pour le compte de John Fielding.



Mais les décors des aventures de Rawlings dépassent Londres pour courir dans les contrées avoisinantes ou plus lointaines, une variété qui peut apporter de la fraîcheur à la série en évitant de tourner en rond dans Londres mais qui, paradoxalement, fait perdre un peu de cohérence à l’ensemble. En outre, les intrigues des romans de cette série m’ont laissé le souvenir d’être très inégales, tirées par les cheveux, et parfois artificielles avec leurs cortèges de fausses pistes et faux coupables.



La télévision s’est également emparé des personnages de John et Henry Fielding, avec la série City of Vice. Produite pour la chaîne Channel 4, diffusée en 2008, écrite par Clive Bradley and Peter Harness et réalisée par Justin Hardy (3 épisodes) et Dan Reed (2 épisodes), elle a bénéficié des conseils de l’historienne britannique Hallie Rubenfold, dont les travaux universitaires ont porté, entre autres, sur la prostitution et autres affaires « de mœurs » dans l’Angleterre du XVIIIe siècle.


La mise en image de ces aspects sombres du XVIIIe siècle n’était pas inconnue de Justin Hardy, puisqu’il avait participé à la réalisation de documentaires sur les bas-fonds des temps « georgiens », Georgian Underworld (2003) ; quant à Dan Reed, il est le réalisateur, l’auteur et le producteur de divers documentaires sur des sujets historiques et contemporains, et le réalisateur de plusieurs épisodes de la série policière Lewis / Inspecteur Lewis.
Henry Fielding est incarné par Ian McDiarmid, que les amateurs de Star Wars connaissent sous les traits de Palpatine ; tandis que c’est Iain Glen qui s’est glissé dans la peau de John Fielding, après avoir joué, entre autres, dans des séries comme MI-5, Downton Abbey ou Game of Thrones.


Meurtres de prostituées, crimes dans le milieu homosexuel, réseau de prostitution infantile, guerre de gangs d’immigrants irlandais, la série City of Vice mérite bien son titre et n’explore pas les salons dorés et feutrés. Et les hommes des juges Fielding eux-mêmes ne dont pas dans la dentelle, eux pour qui la fin (pas toujours heureuse) semble justifier les moyens (pas toujours délicats). Mais, si les sujets des enquêtes sont violents ou scabreux, leur traitement dans la série n’est ni voyeur ni complaisant (finalement, c’est peut-être le titre de la série qui constitue l’élément le plus racoleur).


En parlant de moyens, ceux du budget de la série ne semblent pas être mirifiques, mais leur modestie est contournée, assez habilement (le recours aux simulations de Londres en 3D à partir du plan dressé par le cartographe du XVIIIe siècle John Roque, par exemple), pour éviter que les scènes d’extérieur ne paraissent faites de bouts de chandelle et de carton-pâte.
Malheureusement limitée à 5 épisodes, cette série est typique de celles qui vous font regretter que les télévisions françaises soient incapables, dans leur grande majorité, de produire un divertissement « historico-romanesque » qui soit autre qu’empesé dans un langage artificiel censé faire « d’époque » (pas facile d’avaler les premiers épisodes de la série des enquêtes de Nicolas Le Floch, par exemple), ou, au contraire, tout aussi artificiellement « modernisé » en faisant parler les croquants comme des « caillera » de banlieues (je ne sais plus trop si c’est dans Les chants de Mandrin ou dans Rani que ce procédé fumeux a été employé), ou encore martyrisé par l’Attila de l’adaptation du roman populaire en téléfilm, Josée Dayan.
La série échappe aussi à la loi des quotas « sociaux » ou « ethniques ». Reflet de temps de domination « masculine » et « blanche », elle n’introduit pas artificiellement un inspecteur de police féminin ou « issu des minorités visibles ».



Pour tout cela, et pour l’intérêt des scénarios de chaque épisode, inspiré des mémoires de Henry Fielding, cette série est de celle qui mérite l’attention des amateurs d’enquête policière et des recoins sombres du siècle dit « des Lumières ».

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Pour être complet, j’ajouterai que c’est le compère Thomas B. qui, le premier, avait attiré mon attention sur cette série, par son billet Les condés des Lumières– Part 1: Police and Thieves.


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lundi 22 octobre 2012

L’homme de (sa) loi

Phantly Roy Bean, Jr. (1825-1903), alias « juge Roy Bean », est un personnage bien connu des amateurs de l’histoire de « l’Ouest sauvage » américain, que ce soit sur le plan de l’histoire académique ou celui du cinéma ou de la BD. Rien ne prédestinait Roy Bean à devenir juge ; la première moitié de sa vie ressemble plutôt, d’ailleurs, à celle d’un brigand qu’à celle d’un homme de loi, fuyant diverses villes d’un côté et de l’autre de la frontière avec le Mexique, à la suite de rixes et autres « incidents » mortels, en compagnie de l’un ou l’autre de ses deux frères, Sam et Joshua.
En 1882, Roy Bean finit par s’installer dans une de ces villes de tentes qui poussent comme des champignons dans l’Ouest encore sauvage, dans le sillage des chantiers de construction du chemin de fer. Dénommé Vinegaroon (ce nom est tout un programme à lui seul, puisque que « vinegaroon », appelé « vinaigrier » en français, est une sorte de scorpion !), ce coin perdu est situé non loin de la confluence de la rivière Pecos avec le Rio Grande, dans le sud-ouest du Texas.
Comme le tribunal le plus proche est à plus de 300 kilomètres de là, à Fort Stockton, il faut créer une juridiction locale, pour traiter toutes les affaires délictueuses et criminelles du secteur. C’est ainsi qu’en août 1882, Roy Bean qui, jusque là, n’était que le tenancier du saloon de Vinegaroon, se fait nommer « juge de paix » de la 6e juridiction du comté de Pecos.


Se proclamant « la loi à l’Ouest de la Pecos », le « juge » Roy Bean se met à rendre la justice en la matière, refusant de considérer tout autre livre de droit que les Revised Status of Texas, recrutant les jurés parmi les habitués de son saloon, interprétant les textes à sa guise, refusant les démarches en appel, etc.. Comme il ne dispose pas d’une prison, il n’inflige que des peines d’amende, qui finissaient intégralement dans sa propre poche.
Roy Bean déplace son tribunal vers l’Ouest, au fur et à mesure de l’avancée du chemin de fer, d’abord à Strawbridge, puis à Langtry. Malgré ses pratiques si particulières, il est réélu juge en 1884 ; il est toutefois battu en 1886. En 1887, il profite de la création d’une nouvelle circonscription de justice dans le comté de Pecos pour en devenir le juge de paix, rôle qu’il tiendra jusqu’en 1896.

Un personnage si extraordinaire ne pouvait pas manquer d’intéresser les historiens de l’Ouest mais, surtout, d’inspirer des romanciers, des cinéastes, des dessinateurs de BD. Je ne prétends pas connaître toutes les créations qui en ont été inspirées, et je ne ferai que pointer certaines d’entre elles, avant de donner un coup de lampe sur celle que je préfère, parmi celles que je connais.

Gageons que la plupart des bédéphiles francophones connaissent l’album Le juge (1959), de Morris (dessin) et René Gosciny (scénario), traitant le Roy Bean sur un ton humoristique.



Edgar Buchanan a incarné le juge dans la série télévisée Judge Roy Bean (39 épisodes d’une demi-heure chacun, diffusés en 1956 et 1957), réalisée par Derwin Abrahams, Nate Watt et Reg Browne, sur des scénarios écrits notamment par Milton Raison (qui avait travaillé sur la série télé des The Adventures of Kit Carson, 1951-1953) et par John Ward (auteur, plus tard, pour la série The Fugitive / Le fugitif, 1963-1967). Cette série est aujourd’hui, disponible en DVD.


Au rayon des curiosités, citons le film Le juge / La loi à l’ouest du Pecos (1971) de Federico Chentrens et Jean Girault, ayant réalisé ce film sous le pseudonyme commun de Richard Owens. Ce n’est autre que Pierre Perret (qui a aussi composé la musique) qui incarne Roy Bean, et la distribution des rôles compte dans ses rangs Robert Hossein, Silvia Monti ou encore Xavier Gélin. Le film est inspiré de la BD de Morris et Gosciny, qui apparaissent au générique à ce titre.
Quand on sait que le Jean Girault en question est, en particulier, le réalisateur de la série des Gendarme (du Gendarme de Saint-Tropez, 1964, au Gendarme et les gendarmettes, 1982) en passant par d’autres « sommets » du cinéma français comme La soupe au choux (1981), on peut se laisser aller que cette Loi à l’ouest du Pecos n’est pas un film du panthéon cinématographique.


Mais s’il est un film sur le juge Roy Bean à voir, c’est bien The Life and Times of Judge Roy Bean / Juge et hors-la-loi, de John Huston (1972), avec Paul Newman dans le rôle de ce juge dont la légende a dépassé la vérité, et dont la vérité n’est déjà pas piquée des vers ! Bien évidemment, ce film est plus porté par la légende que par la vérité, mais qu’importe ? Ce Juge et hors-la-loi est un film jubilatoire, par un très grand réalisateur, servi par un acteur principal pour lequel j’ai une affection tout particulière. Le comique y côtoie le pathétique, le tragique y côtoie l’immoral.
Quelques longueurs et quelques effets appuyés (je ne suis pas fan de certaines illustrations musicales) font que ce film n’est pas dans les sommets de mes films préférés, mais il vaut largement le détour.
Pour l’anecdote, Roy Beatty, qui apparaît dans le film dans le rôle (discret) de Tector Crites, avait lui-même incarné le juge Roy Bean dans la (très bonne) mini-série télévisée Streets of Laredo (1995).


De Lucky Luke à Paul Newman, à vous de faire votre choix, maintenant !



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Défis. Ce billet répond aux défis suivants :



lundi 8 octobre 2012

Le point sur le défi "Justice"

Le défi Justice court jusqu’au 31 décembre 2012. Il s’agit lire ou voir des films ayant un lien avec le monde judiciaire (procès, personnage principal dont le métier est lié au monde juridique, thèmes en rapport avec la justice etc.).

Ce défi comporte 3 catégories :
  • Les Plumes du Greffe : lire 2 livres et/ou voir 2 films
  • Les Ténors du Barreau : lire entre 3 et 5 livres et/ou voir 3 à 5 films
  • Le Palais des Juges : lire plus de 5 livres et/ou voir plus de 5 films

Je vise le niveau Le palais des juges.


Voici les œuvres sur lesquelles j’ai publié des billets, pour l’instant (1 roman, 1 essai, 2 BD, 1 série télé, 4 films) :
  1. Patrick Marty (scénario) et Chongrui Nie (dessin), Juge Bao (BD, 4 tomes parus à ce jour)
  2. plusieurs œuvres inspirées, de près ou de loin, par la vie du juge Roy Bean, une "figure" historique de l'Ouest sauvage américain (1 BD, 1 série télé, 2 films)
  3. The Runaway Jury / Le maître du jeu de John Grisham et son adaptation ciné par Gary Fleder (roman et film) 
  4. Cesare Beccaria, Des peines et des délits (essai)
  5. Ricky Tognazzi, La scorta / L’escorte (film)



dimanche 7 octobre 2012

Ce juge-là me plaît

Les romans de Robert Van Gulik de la série du juge Ti n’ont jamais réussi à m’accrocher. Je les ai trouvés trop artificiels dans leur ton comme dans leur fond. Mais ce n’est pas pour autant que j’ai totalement tourné le dos aux aventures policières dans la « Chine ancienne ». Et la série BD du Juge Bao, aux éditions Fei, m’a été une très bonne surprise, dans le récit comme dans le trait.



Cette série du Juge Bao est la première publiée par les éditions Fei, créées par la Chinoise Xu Ge Fei qui veut bâtir des ponts entre Chine et France par le biais de la culture et de la bande dessinée en particulier. Et la série du Juge Bao est un très bon exemple d’un de ces ponts, puisqu’elle associe un scénariste français, Patrick Marty, et un dessinateur chinois, Chongrui Nie, dans une série qui mêle la culture chinoise et la culture du roman policier à énigme.

Le juge Bao de cette série est un personnage historique, Bao Zheng (999-1062), devenu incarnation légendaire de la justice en Chine. Porté d’abord par la tradition orale, puis par des écrits (à partir du tournant du XVIIe siècle environ), il reste, aujourd’hui encore en Chine, le parangon de la justice incorruptible, à la fois implacable et compréhensive, ne fermant pas les yeux sur les crimes des puissants, et n’avalant pas les couleuvres des culpabilités apparentes des petites gens.



Le juge Bao a reçu de Renzong (Jen-tsung), quatrième empereur de la dynastie Song de la Chine du Nord, la mission de combattre la corruption jusque dans les provinces les plus éloignées de la capitale, contrées dans lesquelles les potentats locaux détournent, à leur profit, les subsides envoyés par l’Empereur pour le développement de ces territoires. Il faut avoir présent à l’esprit que, pendant que notre Europe occidentale, à cette période de « l’an Mil », souffrait encore des suites des guerres, invasions et rivalités des temps post-carolingiens, la Chine des « Song du Nord », qui entrait dans une période de prospérité, était très avancée tant sur le plan des sciences, de la politique, ou encore de l’urbanisme ; sa capitale, alors connue sous le nom de Bianjing (aujourd’hui Kaifeng), comptait près d’un demi-million d’habitants.


Quelques avis publiés sur le net à propos de cette série de BD parlent du juge Bao comme une sorte de Robin des Bois ; erreur majeure puisque Bao était, de fait, un fonctionnaire impérial et non un hors-la-loi provincial (aussi sympathique Robin Hood ait-il pu être).
Pour mener ses enquêtes, Bao bénéficie de l’aide d’une petite troupe particulièrement efficace, incluant un redoutable combattant, un secrétaire médecin légiste, un adolescent débrouillard qui lui sert de page et, bien sûr, quelques solides soldats aptes à manier le bâton, l’épée ou le fouet, pour faire la police. Mais il ne faudrait pas imaginer le juge Bao comme un magistrat enfermé dans son tribunal et laissant ses assistants fouiner, se battre, et appréhender les coupables. Bao, lui, n’hésite pas à mettre la main à la pâte, à plonger au cœur du mystère, à se déguiser pour mieux berner ses suspects.




Le style graphique de Chongrui Nie peut être regardé comme plutôt classique, par rapport à ce que l’on a pu voir dans la bande dessinée, même avec son style hachuré (les bédéphiles se souviennent probablement de la façon dont Antonio Hernandez Palacios dessinait la série Mac Coy). Pourtant, il y a, dans cette série du Juge Bao, une dynamique particulière, et le format original pour nous, lecteurs occidentaux, alors qu’il est traditionnel en Chine (un format 13x18, à l’italienne), y contribue fortement.
Chongrui Nie manie le noir et blanc avec talent, parfois au trait simple, parfois avec des aplats noirs grattés pour faire apparaître le blanc, pour aboutir à une représentation plutôt réaliste des personnages et des décors. Je regrette toutefois que les poses des personnages semblent parfois statiques, comme arrêtées dans les mouvements, presque théâtrales, un peu en contradiction avec les visages auxquels le dessinateur arrive, au contraire, à donner, au fil des albums, beaucoup d’expressivité.



Chaque tome de la série est un petit plaisir à lui seul. Une escapade dans la Chine « antique », des personnages bien tranchés, des intrigues mêlant affaires criminelles (corruption, corruption, prévarication, concussion, extorsion, fausses accusations, enlèvements, etc. - révisez votre vocabulaire judiciaire !) et histoires personnelles, ces intrigues croisées permettant que la trame policière, parfois plutôt simple, ne se révèle pas insipide. Les intrigues mettent en scène des gouverneurs véreux, des marchands avides, des boutiquiers opprimés, des courtisanes élégantes, des assassins de l’ombre, un petit peuple cherchant simplement à survivre. Une part importante est faite aux enfants, qu’ils soient page du juge Bao, mendiants de rue, ou victimes de querelles familiales, et aux femmes, tant fortes que faibles, séductrices fatales ou objets de mariages arrangés.
Mais, les quatre tomes déjà parus laissent entrevoir qu’ils sont tous construits autour des mêmes procédés. Qui sait si cela n’entraînera pas, au fil des 9 tomes qui la composeront au final, une certaine lassitude des lecteurs ?



Ces intrigues peuvent accrocher les lecteurs d’aujourd’hui autant que les histoires du juge Bao ont régalé des Chinois depuis le XIe siècle parce que ces histoires sont d’actualité quelles que soient les époques. Par-delà les éléments qui l’ancrent dans la Chine des Song du Nord, cette série nous racontent des histoires d’aujourd’hui et titillent nos rêves d’un monde plus juste et plus propre.
Qui pourrait, aujourd’hui, être notre juge Bao ?

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La publication de la série de BD du juge Bao est aujourd’hui terminée en Chine, et comporte 9 albums. Pour l’instant, 4 albums sont parus en France : Juge Bao et le Phœnix de jade (tome 1, 2010, ISBN 978-2-35966-000-5), Le roi des enfants (tome 2, 2010, ISBN 978-2-359-66001-2), La belle empoisonnée (tome 3, 2011, 978-2-359-66006-7), L’auberge maudite (tome 4, 2012, 978-2-359-66007-4).

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Pour aller plus loin :
- une interview du scénariste et du dessinateur sur bscnews.fr
- une interview du scénariste sur actuabd.com


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Pour les allergiques à la BD, les aventures du juge Bao existent aussi en romans : Shi Yukun, Les plaidoiries du juge Bao / Le juge Bao et le plaidoyer des fantômes (éditions You Feng, 2005, ISBN 9782842791971) et Le Juge Bao et l'impératrice du silence (éditions You Feng, 2006, ISBN 2-84279-209-2).




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Défis. Ce billet répond aux défis suivants :