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dimanche 7 octobre 2012

Le point sur le défi "Des livres et des îles"

Le défi Des livres et des îles court jusqu’au 1er août 2013 (voire 2014). Il s'agit d'écrire des billets sur des ouvrages dont l’auteur et originaire d’une île et/ou dont l’intrigue se déroule sur une île. Les règles du défi excluent certaines « grandes îles » (Angleterre, Australie).

Ce challenge comporte 4 catégories :
- catégorie Presqu’île : 1 livre ;
- catégorie Cocktail Dezil : 2 livres ;
- catégorie Cocktail Troizil : 3 livres ;
- catégorie Archipel : 4 livres et plus.

J’ai atteint le niveau Archipel, et je ne compte pas m’arrêter en si bon chemin.



Voici les œuvres sur lesquelles j’ai publié des billets, pour l’instant (4 romans ou groupes de romans, 1 BD de BD, 3 films) :
  1. une série de romans et de films sur la mutinerie de la Bounty : Charles Nordhoff et James Norman Hall, Mutiny on the Bounty / Les révoltés de la « Bounty », Men Against the Sea/ 19 hommes contre la mer, et Pitcairn's Island / Pitcairn (romans), Franck Lloyd, Mutiny on the Bounty / Les révoltés du Bounty(film), Lewis Milestone- Mutiny on the Bounty / Les révoltés du Bounty(film), Richard Hough, Captain Bligh and Mr. Christian (roman), Roger Donaldson, The Bounty / Le Bounty (film).

dimanche 30 septembre 2012

Un vent de révolte

Si l’on me demandait de citer, rapidement, des mutineries célèbres dans la marine, il me viendrait à l’esprit celle ayant touché la flotte de la Manche de la Royal Navy britannique en 1797, celle des marins du cuirassé russe Potemkine en 1905 (remarquablement portée à l’écran par Sergueï Eisenstein en 1925), celle sur le destroyer chasseur de mines états-unien USS Caine en 1944 (non moins remarquablement portée à l’écran par Edward Dmytryk en 1954). Mais ce serait hypocrite de prétendre que la première qui vient ne serait pas celle survenue sur le navire britannique HMS Bounty en 1789.



Je n’irai pas rappeler les détails de cette célèbre affaire, mais uniquement ses grandes lignes : ce navire charbonnier, lancé en 1784 sous le nom de Bethia, a été acheté par la Royal Navy en 1787, et chargé d’une mission au long cours : se rendre jusqu’à Tahiti, en récupérer des plants d’arbre à pain destinés à être cultivés aux Antilles pour produire de la nourriture bon marché pour les esclaves. Au cours de l’expédition, les relations entre le commandant du navire, le lieutenant William Bligh (qui avait navigué, quelques années plus tôt, avec le célèbre navigateur James Cook), se dégradent jusqu’à ce que certains membres de l’équipage, sous la conduite du second maître Christian Fletcher, se mutinent, en avril 1789, seize mois après avoir appareillé d’Angleterre. Fletcher et les mutins chassent du navire William Bligh et des hommes lui étant restés fidèles (des aspirants, l’assistant du chirurgien, l’écrivain du bord, des hommes d’équipage), qui navigueront 47 jours et plus de 3.600 milles nautiques – soit plus de 6.700 km – dans une chaloupe de 7 mètres de long, avant de toucher terre au Timor. Les mutins, installés notamment sur l’île de Pitcairn, ont eu, pour la plupart, un destin funeste, et, de son côté William Bligh, acquitté en 1790 par la cour martiale qui le juge pour la perte du Bounty, poursuivra sa carrière navale, jusqu’à être vice-amiral de la Royal Navy en 1814.


Cette mutinerie est bien connue, pour les historiens, par des documents divers contemporains de l’affaire (le journal de Bligh, les minutes des procès, etc.). Mais, pour le grand public, elle est surtout connue par les romans et surtout les films qui s’en sont inspirés.

Charles Nordhoff et James Norman Hall ont écrit une trilogie de romans sur la mutinerie et les épisodes qui l’ont suivie : Mutiny on the Bounty (Little Brown and Company, 1932), sur la mutinerie elle-même ; Men Against the Sea (même éditeur, 1933-1934), sur l’odyssée de Bligh et des hommes embarqués avec lui dans la chaloupe ; Pitcairn's Island (même éditeur, 1934), sur le destin des mutins. Chacun des romans a pour narrateur un personnage réel ou fictionnel de cette épopée. 


Les lecteurs francophones pourront en trouver une traduction sous les titres respectifs de Les révoltés de la « Bounty », 19 hommes contre la mer et Pitcairn (éditions Phébus, collection Libretto, 2002, ISBN 978-2859408206, 978-2859408213 et 978-2859408220 respectivement).



Et ces romans ont servi de base à deux films :
D'abord Mutiny on the Bounty / Les révoltés du Bounty (1935), de Frank Lloyd, avec Charles Laughton (Bligh) et Clark Gable, sans sa légendaire moustache (Fletcher). Ce film n’utilise pas les éléments du troisième tome de la trilogie. 


Puis Mutiny on the Bounty / Les révoltés du Bounty (1962), de Lewis Milestone, avec Trevor Howard (Bligh) et Marlon Brando (Fletcher).


Attention, de son côté, le film The Bounty / Le Bounty (1984) de Roger Donaldson, avec Anthony Hopkins (Bligh) et Mel Gibson (Fletcher) est inspiré du livre Captain Bligh and Mr. Christian (1972), de Richard Hough (qui a également écrit sur la mutinerie du Potemkine).


S’il me fallait établir un classement de ce trio de films, je serais bien embêté.

Le « meilleur Bligh » des trois est, à mes yeux, celui incarné par Charles Laughton. C’est, d’ailleurs, des trois acteurs incarnant Bligh celui qui avait, au moment du tournage, l’âge le plus proche de celui de Bligh au moment de cette mutinerie : William Bligh avait 35 ans et Charles Laughton, 37 ; tandis que Trevor Howard et Anthony Hopkins étaient âgés de 49 et 47 ans, respectivement.

Ma préférence va au Fletcher auquel Marlon Brando donne vie. Mais je n’aurais pas voulu être à la place du réalisateur Lewis Milestone et de l’acteur Trevor Howard, qui ont eu à subir le comportement erratique de Marlon Brando pendant ce tournage.

Et, visuellement, c’est probablement le film de Roger Donaldson qui me plaît le plus. Et c’est celui qui donne de Bligh une image plus conforme à l’Histoire et moins caricaturale, plus complexe ; mais, en cela, Bligh-Hopkins perd parfois de la force par rapport à Bligh-Laughton ou Bligh-Howard.

À vous de vous faire votre propre idée sur ces trois films, chacun méritant amplement le détour !

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Pour une approche accessible et abondamment illustrée de cette mutinerie, je ne saurais trop vous conseiller L’histoire vraie des mutins de la Bounty, d’Yves Kirchner (Gallimard, collection Découvertes, 1988, ISBN 978-2070530649).




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lundi 24 septembre 2012

Par les yeux de James Cook

Petite excursion, avec ce billet-ci, vers l’océan Pacifique, à bord du Resolution (que les Anglais appelleraient « la » Resolution, puisque que, pour eux, les navires sont des objets au féminin) sous le commandement du capitaine James Cook.

Les Français ont, quand il s’agit des « grands marins », la mémoire sélective. Ainsi, ils retiennent facilement les exploits des corsaires comme Dugay-Trouin ou Surcouf, mais oublient tout aussi facilement les lourdes défaites stratégiques face à des amiraux anglais exceptionnels, dont Nelson n’est qu’un exemple parmi bien d’autres.
Pour ce qui est des explorateurs dans le Pacifique au temps des Lumières, c’est un peu la même chanson. Bougainville et Lapérouse sont portés au pinacle, tandis que Cook est regardé du coin de l’œil seulement. C’est se montrer bien chauvin, et bien ingrat envers James Cook. Rien ne prédisposait celui-ci à aller accrocher son étoile dans le ciel des grands explorateurs. Second fils d’un valet de ferme du Yorkshire, il était certes un marin confirmé, mais avait fait ses classes dans la marine marchande, et n’était donc pas aussi en vue que John Byron ou Samuel Wallis, aristocratiques officiers de la Royal Navy à qui la couronne britannique avait confié des expéditions vers le Pacifique peu après la fin de la guerre de Sept Ans.



Et c’est sur un modeste navire charbonnier, sans grande élégance mais construit pour affronter les mauvaises mers du Nord avec ténacité, rebaptisé Endeavour, que James Cook, appareille en 1768 pour les antipodes. Ce sera le premier de ses trois « voyages » (les deux autres sur le Resolution, un aviso de la Royal Navy), qui lui permettront de découvrir, décrire et cartographier une très grande partie du Pacifique et de ses îles, petites et grandes. Dans son premier voyage (1768-1771), Tahiti et son archipel, la Nouvelle-Zélande, les côtes est et nord-est de l’Australie, le détroit de Torres entre l’Australie et la Nouvelle-Guinée. Dans son deuxième voyage (1772-1775), les grandes latitudes Sud, jusqu’au cercle polaire antarctique, mais aussi l’île de Pâques ou encore les Tuamotu. Et dans son troisième voyage (1776-1779), encore le Pacifique Sud, puis une remontée vers le Nord, les îles Sandwich, les côtes occidentales du continent nord-américain, jusque dans l’océan Arctique à la recherche du passage du nord-ouest par-delà le détroit de Béring entre Amérique et Asie, et une redescente vers les îles Sandwich, que ses habitants appellent Hawaï.
Hawaï, où un vol de chaloupe est l’étincelle qui met le feu aux poudres entre Anglais et insulaires. Dans l’escarmouche qui s’ensuivra, James Cook trouve la mort. C’est le 14 février 1779.

C’est à la rencontre de ce James Cook que Martin de Halleux invite les jeunes lecteurs, avec L’inconnu du Pacifique (Bayard Jeunesse, 2001, ISBN 978-2227-739079). Un récit à la première personne, où le capitaine Cook, compte, à sa manière et en touches sensibles, ce qu’il retient de ce troisième voyage dont il ne sait pas qu’il sera la dernier.
Et cet « inconnu du Pacifique » est triple.
C’est, bien entendu, l’horizon inconnu, à la lecture des ordres que l’Amirauté lui donne, qui l’envoient du Pacifique Sud au Pacifique Nord. « J’ai glissé lentement mon doigt sur la route imaginaire de mon bateau : départ d’Angleterre, escale au sud de l’Afrique ; puis je descends vers l’Antarctique, je passe sous l’Australie, j’arrive en vue de la Nouvelle-Zélande, je gagne les îles de l’Amitié et Tahiti. Après, c’est à peu près l’inconnu. »
C’est aussi l’inconnu de l’Autre. « Des tribus aux rites étranges, aux langues incompréhensibles. Des êtres que nous découvrirons, qui sait ? habitant dans les arbres, des huttes ou cachés au fond de grottes sombres et humides ? Qui sont-ils, ces hommes perdus au milieu du Pacifique ? »
Et, bien sûr, l’inconnu que l’on a en soi. « D’ordinaire, j’aime ces moments étranges où je me confronte à un inconnu plus riche que mon imagination. Mais, ce soir-là, j’ai l’esprit ailleurs. Je ne comprends plus pourquoi, depuis des années, je passe ma vie sur les océans du monde. Quelle arrogance ! ».
Cependant, c’est aussi dans ces mêmes moments que la lumière se fait. « Cela me semble si vain, soudain ! Pourtant, au fond de moi-même, j’ai toujours l’étrange intuition que tout ceci, s’il est respectueusement mené, pourrait un jour servir l’humanité. »


Arrogant et pétri de doutes, parfois despote avec son équipage mais curieux du monde qui l’entoure, tel est le capitaine Cook que ce roman nous fait découvrir. Puisse-t-il amener les jeunes lecteurs (et les moins jeunes) à regarder ce James Cook avec des yeux moins franco-chauvins, et à le voir pour ce qu’il est, un des grands explorateurs de l’histoire, et probablement le plus grand explorateur maritime du siècle des Lumières.
Et que ce portrait de Cook ne fasse pas oublier tout ceux qui ont navigué avec lui, marins et officiers, scientifiques et artistes. Parmi eux, pour l’anecdote, un maître de manœuvre du nom de William Bligh.
William Bligh, Christian Fletcher, le (la ?) Bounty, ça ne vous dit pas quelque chose ? Une autre histoire, pour un autre billet !


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vendredi 7 septembre 2012

Ennui malgache

Un horizon qui m’est plutôt inconnu, et une période historique qui me l’est également. Deux raisons qui m’ont poussé à lire le roman policier Le choix des désordres, de Pierre D’Ovidio (éditions 10-18, collection Grands détectives, 2012, ISBN 978-2-264-05320-6), histoire de découvrir Madagascar sous la IVe République.


J’ai beau me dire que, depuis des années, j’ai beaucoup plus de déceptions que de satisfactions dans le domaine du polar, et notamment du polar « historique » et du polar « exotique », je me laisse encore aller à ma faiblesse, porté par l’espoir de tomber sur quelque pépite dans ces fleuves de boue. Malheureusement, ce Choix des désordres a été une mauvaise pioche de plus pour moi.

Le début du roman laissait pourtant entrevoir une intrigue qui pouvait avoir un peu de portée politico-policière. Dans ses années de « juste après-guerre » (le roman se déroule de 1945 à 1947), la France métropolitaine est secouée par les soubresauts qui suivent ce conflit meurtrier et les périodes troubles de l’Occupation et de l’épuration, et par les batailles politiques pour fonder cette nouvelle République.
Loin de Paris, aux confins de l’« empire » (qui devient, en 1946, l’Union française), certaines colonies commencent à secouer le joug de la colonisation et rêvent de plus à plus à l’indépendance ; ainsi, à Madagascar, c’est l’époque où les députés récemment élus, Ravoahangy et Raseta (tous les deux prénommés Joseph, pour l’anecdote), portent à Paris la voix qui réclament la liberté de leur île et où naît le Mouvement démocratique de la rénovation malgache.
Pierre D’Ovidio nous entraîne dans cette ambiance, sur les pas d’un policier, « inspecteur au commissariat de Vanves », et dans l’ombre d’un homme de la DGER (Direction générale des études et recherches) bientôt devenue SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage). Un policier au premier plan, une barbouze au second plan, les velléités d’indépendance malgache portées à Paris par les députés de l’île, et soudain, là-bas, à Madagascar, la disparition d’un colon très en vue…



Je me suis dit « chouette ! nous voilà partis pour un jeu d’ombres aux frontières de l’Empire ». Las ! Même sans attendre un roman de haut-vol comme le Kim de Rudyard Kipling, j’espérais tout de même mieux que ce pétard mouillé. Foin de thriller politico-policier, je me suis retrouvé nageant dans l’ennui d’une intrigue domestique entre colons.

Affaires de mœurs, chantage, vengeance, du réchauffé qui servirait sans mal de scénario à un quelconque « feuilleton exotico-policier de l’été » sur une chaîne de télévision du service public (ou privé, remarquez), à regarder d’un œil distrait en sirotant un cocktail de jus de fruits. Et ce ne sont certainement pas les quelques épisodes « pour faire vrai » (par exemple sur le soulèvement malgache de 1947 et son écrasement par le fer et le feu des troupes coloniales françaises, épisode sombre et, je crois, assez méconnu des Français d’aujourd’hui) qui arriveraient à donner une consistance à l’intrigue de ce tiède polar.

Publié chez 10/18, mais ma note sera plutôt 6/18.

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Ce polar ayant au moins éveillé ma curiosité pour cet épisode funeste de l’écrasement du soulèvement malgache de 1947, j’ai découvert sur le net que l’État français a encore du mal à supporter que certains veuillent mettre ce passé en lumière.
Par exemple :
« 47 » : c'est le titre d'une pièce de théâtre écrite par l'écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana. Pièce qui traite de la révolte de 1947 à Madagascar et sa répression par l'armée française. Elle fait aujourd'hui l'objet d'une polémique. Les auteurs du spectacle accusent le « Quai d'Orsay » de l'avoir retiré de sa liste de programmation, ce qui lui ferme de facto les portes de tous les Centres culturels français où il devait pourtant être joué. Ils dénoncent une « censure d'Etat ». (source : article sur lesite internet de RFI, 12 décembre 2008)
Parmi d’autres livres vers lesquels ma curiosité m’a porté, je signale celui d’Yves Benot, Massacres coloniaux. 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises (éditions La Découverte, collection La Découverte Poche / Sciences humaines et sociales n°107, 2005).




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Éden édenté

Je m’étais laissé tenter par le cocktail que promettait la quatrième de couverture, une intrigue ethnographico-policière, écrit par un anthropologue du CNRS, et par le fait que ce roman était publié aux éditions Actes Sud (Éden cannibale, Alain Testard, éditions Actes Sud, 2004, ISBN 978-2-7427-5130-3).
Je n’avais gardé qu’un vague souvenir de ma première lecture de ce livre, le souvenir d’une déception crispante. Je me suis pourtant replongé dans ces pages, à l’occasion de ces défis littéraires que je compte relever.



Si vous êtes pressé(e) et que vous ne voulez que la version courte de mon avis après cette deuxième lecture, la voici : un ennuyeux ragoût hésitant entre pastiche de polar et cours d’anthropologie, saupoudré d’attaques contre les archéologues, de blagues à deux balles et d’énigmes tirés de « recueils de jeux pour bronzer intelligent ».

Si vous avez le temps de lire une version longue, installez-vous confortablement, je vais découper la bête…

L’idée de départ avait de quoi séduire : une île d’Indonésie, sur laquelle vit un peuple organisé en société matriarcale et aux règles très strictes quant à qui a droit de se marier avec qui, est frappée par le meurtre d’un missionnaire. Puis par d’autres meurtres. L’enquête « policière » promettait d’être teintée d’anthropologie, l’organisation sociétale de ce peuple et ses coutumes semblant au cœur de l’intrigue.

« Au large de Sumatra en Indonésie, dans les îles imaginaires des Trobobar, habitent d’aimables sauvages. Ils vivent d’amour et de philosophie. Quand Hans y débarque en ethnologue pour vérifier les théories de son maître Véry-Strauss, plusieurs meurtres s’y produisent. La police, confrontée à un monde dont elle ignore le fonctionnement, devra laisser à l’anthropologue le soin de démêler l’écheveau d’une intrigue dont les mobiles se trouvent dans la pensée sociale et religieuse d’une culture différente. Au cœur de ce paradis des mers du Sud, meurtres, inceste, relations sociales, mythes et légendes se côtoient dans une énigme policière et une vraie course au faux trésor. » (quatrième de couverture)
(photographie : Christiaan Benjamin Nieuwenhuis, vers 1918 - source

Mais ça se gâte dès les premiers chapitres.

Dans certains « romans historiques », et particulièrement dans les « polars historiques », certains auteurs ont la main lourde quand il s’agit de donner au lecteur les clés de compréhension de la société dans laquelle se déroule le roman. Pour peu que l’auteur soit historien de métier et qu’il se prenne pour un auteur de polar dans ses loisirs, il arrive fréquemment qu’il serve à ses lecteurs des cours d’histoire déguisés, par exemple, en discussions entre personnages. L’auteur de cet Éden cannibale, anthropologue de métier, nous fait le même coup, mais avec des cours d’anthropologie. Je m’intéresse à l’anthropologie tout comme à l’histoire, mais je n’ai pas plus le goût des anthropologues pontifiants que des historiens pontifiants. Sur ce point-là, cet Éden cannibale ne m’a fait aucun effet mordant.

Autre travers qui m’horripile : l’auteur qui glisse des allusions à lui-même dans son roman. Je peux être client d’autobiographies, pour autant qu’elles aient quelque chose à dire. Mais les répliques du genre « Vous connaissez Alain Testart ? » dans un roman écrit par ledit Testart me sont aussi insupportables que les paroles de de rap dans lesquelles l’auteur de la chanson parle de lui-même à la troisième personne (je ne suis pas grand connaisseur du rap, mais dans le peu que j’ai entendu d’une oreille distraite, j’ai repéré ce genre de boursouflure d’ego).

Le mélange des genres, quand il est heureux, peut donner de grands plaisirs de lecture. Pourquoi j’ai mangé mon père, de Roy Lewis, est un exemple qui me vient immédiatement à l’esprit. Mais, dans cet Éden cannibale, la juxtaposition des cours d’« anthropologie pour les nuls » et d’humour ras-des-pâquerettes fait pschitt. J’aurais dû me méfier, dès ma lecture de la quatrième de couverture : ce personnage de Véry-Strauss, clin d’œil à Claude Lévi-Strauss, lorgnait en fait du côté de la 7e Compagnie. Ajoutons-y, entre autres, le professeur Kiki-koko, et on entame la dégringolade vers les ambiances à la Max Pécas (les plus masochistes d’entre vous pourront se pencher sur son ultime film, On se calme et on boit frais à Saint-Tropez).

Et, en guise d’intermèdes, le généreux Alain Testart nous gratifie de quelques énigmes et jeux qu’il a probablement piochés dans des recueils de tests psychotechniques, des albums pour jouer l’été sur la plage, ou de vieux numéros de Jeux & Stratégie, comme bouger deux (et seulement deux !) des allumettes composant cette figure pour obtenir cette autre figure.

Bref, tout comme un très bon historien peut se révéler très mauvais auteur de roman historique, un (peut-être) très bon anthropologue peut écrire un très mauvais roman anthropologico-policier.
S’il n’était pas tombé dans ces différents travers des leçons pontifiantes, de l’humour à deux balles et des énigmes qui tombent comme des cheveux dans la soupe, Alain Testart aurait pu nous régaler d’un roman solide et prenant, car il y a là une matière originale, propre à attiser la curiosité et à surprendre le lecteur.
Mais là, c’est un Éden cannibale qui, en fait, ne m’a pas apporté grand-chose à me mettre sous la dent. À part à considérer qu’il m’a donné la dent dure contre ce roman…


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Pour les amateurs de géographie fictive, voici où Alain Testard situe l’archipel de son roman :
« Archipel des Trobobar – Océan Indien, lat. 1° 15’ sud, long. 96° 22’ est, à 400km à l’ouest de Sumatra, au-delà de l’archipel des Mentawi [...] (Éden cannibale, page 67).
Un petit tour sur le globe terrestre nous montre que les coordonnées en question pointent une zone sans terres émergées, propice à y « installer » le décor de cette fiction.





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dimanche 2 septembre 2012

Une ballade au goût de sel

Sono l’Oceano Pacifico e sono il più grande di tutti. Mi chiamano così da tanto tempo, ma non è vero che sono sempre calmo. A volte mi secco e allora do una spazzolato a tutto e a tutti. Oggi ad esempio mi sono appena calmato dall’ultima arrabbiatura. Ieri devo aver spolverato via tre o quattro isole e altrettanti gusci di noce che gli uomini chiamano navi…
Una ballata del mare salato, Hugo Pratt

Je suis l’océan Pacifique et je suis le plus grand de tous. On m’appelle ainsi depuis très longtemps, mais ce n’est pas vrai que je suis toujours pacifique. Je me fâche parfois, et alors je donne une raclée à tout et à tous. Aujourd’hui par exemple je viens de me calmer de ma dernière colère. Hier je dois avoir tout raflé sur trois ou quatre îles et autant de coquilles de noix que les hommes appellent bateaux…
La ballade de la mer salée, Hugo Pratt


Pour ce premier billet de cette série de défis littéraires, j’ai choisi de me faire accompagner par l’œuvre d’Hugo Pratt, et par Corto Maltese en particulier. Et pour ce premier billet, il me fallait donc revenir à ma première lecture d’un album d’Hugo Pratt, La ballade de la mer salée (Casterman, 1975, ISBN 2-203-33201-8).




Mon premier choc en bande dessinée

J’ai découvert Corto Maltese attaché sur un radeau, abandonné en mer par un équipage mutiné. Je ne savais pas encore que cette Ballade de la mer salée allait tant me toucher et marquer le début d’un attachement à ce héros et, plus largement, à l’œuvre de son créateur, Hugo Pratt. En premier lieu, La ballade de la mer salée était si différente, graphiquement et dans son format, des bandes dessinées que j’avais l’habitude de lire jusque là, de Tintin à Gaston Lagaffe en passant par Blueberry. Je dois même reconnaître que quand un camarade de lycée me l’avait prêtée pour me la faire découvrir, ma première réaction avait été de tiquer : le dessin me semblait trop squelettique, en l’absence de décor de fond dans chaque case, par exemple. Ne vous moquez donc pas ! Qui n’est pas passé par un moment de doute au moment de goûter à un plat qui lui était totalement inconnu ?
Mais, après avoir habitué mes yeux et mon esprit à ce nouveau genre graphique, je me suis laissé porter par ce récit. Des pirates, des îles, des navires, presque du Stevenson, à ceci près que ces pirates maniaient cynisme et ironie avec jubilation, que ces îles étaient bien loin des Caraïbes et que ces navires crachaient la fumée ou portaient des voiles étranges. Corto Maltese, Raspoutine, Cranio et le Moine m’ont embarqué avec eux, et je ne les ai plus quittés depuis lors. Plus de vingt-cinq ont passé depuis ce premier voyage en leur compagnie, et je suis resté fidèle à Corto.

Le sud-ouest du Pacifique et ses îles

Le décor de La ballade de la mer salée est tout en contrastes.
D’abord le contraste entre l’infinité de l’océan Pacifique et la finitude des petites îles de ces archipels : Salomon, Carolines et autres Fidji.
Le contraste, aussi, entre les marins allemands sanglés dans leur uniforme impeccable et les Fidjiens et Maoris portant pagne et tatouages.
Le contraste, enfin, entre l’éloignement avec l’Europe, où la guerre qui prendra le nom de « première guerre mondiale » est sur le point d’éclater, et la proximité des différents belligérants, présents au travers de leurs marines respectives, la Royal Navy anglaise et la Kaiserliche Marine allemande. Sans compter la Dai-Nippon Teikoku Kaigu, la marine impériale du Japon qui, rangé au côté des « Alliés », va tenter de pousser ses pions sur cet échiquier d’eau. Et comme les temps de guerre sont favorables aux trafics en tous genres, ajoutons-y, pour faire bonne mesure, une poignée de pirates, dont certains se sont acoquinés aux Allemands.
Ces pirates, sous le commandement d’un mystérieux chef surnommé « Le moine », ont pour base arrière une île secrète, oubliée par les cartes marines anglaises mais connue des navigateurs autochtones : « Escondida », c’est-à-dire « cachée », en espagnol. Un mot espagnol assez étonnant dans cet univers où l’on parle plutôt polynésien, micronésien, ou anglais. Mais il fallait probablement à cette île un nom qui fasse écho, en espagnol, à un autre mythe des aventuriers et des chercheurs de fortune, Eldorado.
Pour la petit histoire, la localisation indiquée dans la Ballade pour Escondida (« plus ou moins 169° longitude Ouest et 19° latitude Sud) correspond à l’île de Niue, à l’est des Tonga. Et non à l’île Tanna des Vanuatu, comme l’affirme la fiche Wikipedia sur Escondida : Tanna est bien par 19°20’ à 19°39’ de latitude Sud, mais par 169°10’ à 169°30’ de latitude Est… soit à plus de 1.100 milles nautiques (plus de 2.000 km) de Nieu. Mais Pratt avait confié que pour la conformation de « son » Escondida, il s’était inspiré de celle de l’île d’Abaiang dans l’archipel des Kiribati (pour les curieux, c’est en gros par 172°51’ Est et 1°51’ Nord).


Pirates, soldats et, au milieu, une femme

Si cette Ballade de la mer salée est le plus souvent présentée comme la première aventure de Corto Maltese (première quant à sa date de publication), Corto n’y est qu’un personnage par d’autres, dans cette galerie bigarrée où se côtoient un « peut-être défroqué » au passé trouble, un fou aux yeux creux et aux colères meurtrières, des officiers de marine plus ou moins loyaux à leurs drapeaux, des marins fidjiens… et deux adolescents d’une grande famille anglaise, Caïn et Pandora.
Pandora est un des personnages centraux de ce récit. Après avoir recueillis en mer Caïn et Pandora, victimes d’un naufrage, les hommes du Moine, qui veulent les garder pour en tirer rançon. Mais, comme Pandore, la « première femme » de la mythologie grecque, à qui elle doit son prénom, Pandora est celle par laquelle une partie des maux de l’humanité (folie, passion, vice, tromperie, guerre) va s’abattre sur Escondida et ceux qui gravitent autour.
Corto Maltese, lui, n’est vraiment au premier plan dans cet album. Il fait partie de ces personnages qui essaient, chacun à sa manière, de tirer son épingle de ce jeu dangereux. Certains se laissent guider par l’appât du gain, d’autres tentent de conserver leur honneur d’officier tout en pactisant avec les pirates, d’autres encore – dont les « indigènes » – jouent leurs propres cartes au milieu des belligérants. Et au milieu d’eux tous, Pandora, comme le centre du cyclone.



Le récit comme une toile d’araignée

La majorité des personnages-clés de ce récit entre en scène dans les premières pages de l’album. Peu à peu se dessine la toile d’araignée dans laquelle tous vont se retrouver pris. Les alliances vont et viennent, l’amour et la trahison traversent les esprits, et la plupart des acteurs de cette tragédie marchent vers un destin que l’on peut entrevoir rapidement. Certains lecteurs pourront donc être déçus d’avoir facilement deviné certains des ressorts de l’intrigue ; ou même par le rythme du récit, que l’on peut trouver lent si l’esprit n’est pas en disposition de se laisser porter par cette fable.
A mes yeux, c’est en noir et blanc que cette toile d’araignée prend le plus de force. Des diverses éditions de cette Ballade de la mer salée, ce sont celles en noir et blanc et en grand format qui m’ont le plus séduit. Ces horizons lointains sont pourtant riches en couleurs, dans les camaïeux de bleu du ciel et de la mer, de vert de la végétation, ou de blanc des sables. Et les aquarelles que Pratt en a peintes sont éclatantes de tons colorés. Mais le dessin au trait se prête mieux à l’ambiance noire du récit, et l’esprit du lecteur peut imaginer les couleurs, comme il peut imaginer les odeurs, les humidités, les explosions.



La cortophilie, c’est du snobisme ?

Autant je suis un fan de Corto Maltese et de l’univers que Pratt a créé autour de lui, autant je comprends très bien que d’autres que moi puissent ne pas du tout accrocher à cela. Je comprends même que certains puissent trouver l’engouement pour cet univers-là particulièrement surfait, voire snob.
J’entends très bien ceux qui disent que les récits des différents albums de Corto Maltese ne sont pas les plus solides, les plus prenants. J’entends très bien ceux qui disent que les dessins de la Ballade de la mer salée semblent griffonnés. Et je pense qu’ils ont raison.
Pourtant, moi, je me suis retrouvé emporté. Avec cette Ballade de la mer salée et, plus tard, les autres albums de Corto Maltese, j’ai parcouru des mers et des terres, volé dans des rêves et dans des cours secrètes, rencontré Jack London et un ange déchu, fait le tour d’une croix celtique dans les brumes d’Irlande ou d’un minaret sur la route de la soie, appris qu’un bon coup de couteau se donne toujours du bas vers le haut et qu’un bon cigare du Connecticut s’éteint de lui-même. Lire les aventures de Corto m’a amené à m’intéresser à maint sujets, éveillant mon appétit de découvertes.
Qui plus est, au fil des ans, j’ai appris à lire la bande dessinée, à en comprendre les mécanismes, et cela a éveillé ma curiosité pour cet art invisible derrière l’art visible. Et, de son côté, au fur et à mesure qu’il dessinait et écrivait les albums de la série Corto Maltese, Hugo Pratt évoluait lui aussi. Il est assez saisissant de voir comment, d’un côté, il avance sur la voie de la simplification de son trait au fil des ouvrages et, d’un autre côté, il a l’audace d’aplats de plus en plus soutenus. Il joue avec le contraste entre la finesse du trait et la force des espaces noirs. Et même le récit montre une évolution très sensible. En lisant ses derniers albums, et tout particulièrement Mū, j’en viens à me demander si, pour Hugo Pratt, la manière de raconter une histoire n’était pas devenue plus importante que l’histoire elle-même.
Je comprends ceux qui restent étrangers à l’univers d’Hugo Pratt et de Corto Maltese. Et à ceux qui n’accrochent pas, je dis « Ne vous y forcez pas, ce serait encore pire ». Mais je leur dis aussi que ceux qui naviguent avec Corto ne sont pas tous des snobs qui se sont raccrochés au mouvement cortophile une fois que Pratt a été porté au pinacle. Certains (la plupart ?) sont des amateurs sincères. Et si certains d’entre eux sont des cortomanes, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, ce n’est pas pire que d’autres goûts artistiques !



Les clins d’œil littéraires

Et puisque nous sommes dans un défi littéraire, comment ne pas souligner les clins d’œil que Pratt envoie, par personnages interposés ? Raspoutine lit le Voyage autour du monde par la frégate du Roi La Boudeuse et la flûte l’Étoile de Bougainville (publié, en première édition, en 3 volumes en 1771 et 1772). Caïn Groovesnore raconte à Taro le Maori l’histoire de Moby Dick, et lit à voix haute The Rime of the Ancient Mariner (1798, traduit en français comme La Complainte du vieux marin) du poète anglais Samuel Coleridge [il faut noter que, sous le crayon de Pratt, Caïn lit cet ouvrage en version italienne, la couverture portant clairement la mention La ballata del vecchio marinaio !). Et qui sait si la mention de l’aile blanche d’un albatros dans la case de fin de l’aventure (soit dit en passant, les mouettes dessinées dans cette case ne sont pas des albatros) n’est pas un geste vers à Baudelaire…

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Défis. Ce billet répond aux défis suivants :