vendredi 7 septembre 2012

Ennui malgache

Un horizon qui m’est plutôt inconnu, et une période historique qui me l’est également. Deux raisons qui m’ont poussé à lire le roman policier Le choix des désordres, de Pierre D’Ovidio (éditions 10-18, collection Grands détectives, 2012, ISBN 978-2-264-05320-6), histoire de découvrir Madagascar sous la IVe République.


J’ai beau me dire que, depuis des années, j’ai beaucoup plus de déceptions que de satisfactions dans le domaine du polar, et notamment du polar « historique » et du polar « exotique », je me laisse encore aller à ma faiblesse, porté par l’espoir de tomber sur quelque pépite dans ces fleuves de boue. Malheureusement, ce Choix des désordres a été une mauvaise pioche de plus pour moi.

Le début du roman laissait pourtant entrevoir une intrigue qui pouvait avoir un peu de portée politico-policière. Dans ses années de « juste après-guerre » (le roman se déroule de 1945 à 1947), la France métropolitaine est secouée par les soubresauts qui suivent ce conflit meurtrier et les périodes troubles de l’Occupation et de l’épuration, et par les batailles politiques pour fonder cette nouvelle République.
Loin de Paris, aux confins de l’« empire » (qui devient, en 1946, l’Union française), certaines colonies commencent à secouer le joug de la colonisation et rêvent de plus à plus à l’indépendance ; ainsi, à Madagascar, c’est l’époque où les députés récemment élus, Ravoahangy et Raseta (tous les deux prénommés Joseph, pour l’anecdote), portent à Paris la voix qui réclament la liberté de leur île et où naît le Mouvement démocratique de la rénovation malgache.
Pierre D’Ovidio nous entraîne dans cette ambiance, sur les pas d’un policier, « inspecteur au commissariat de Vanves », et dans l’ombre d’un homme de la DGER (Direction générale des études et recherches) bientôt devenue SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage). Un policier au premier plan, une barbouze au second plan, les velléités d’indépendance malgache portées à Paris par les députés de l’île, et soudain, là-bas, à Madagascar, la disparition d’un colon très en vue…



Je me suis dit « chouette ! nous voilà partis pour un jeu d’ombres aux frontières de l’Empire ». Las ! Même sans attendre un roman de haut-vol comme le Kim de Rudyard Kipling, j’espérais tout de même mieux que ce pétard mouillé. Foin de thriller politico-policier, je me suis retrouvé nageant dans l’ennui d’une intrigue domestique entre colons.

Affaires de mœurs, chantage, vengeance, du réchauffé qui servirait sans mal de scénario à un quelconque « feuilleton exotico-policier de l’été » sur une chaîne de télévision du service public (ou privé, remarquez), à regarder d’un œil distrait en sirotant un cocktail de jus de fruits. Et ce ne sont certainement pas les quelques épisodes « pour faire vrai » (par exemple sur le soulèvement malgache de 1947 et son écrasement par le fer et le feu des troupes coloniales françaises, épisode sombre et, je crois, assez méconnu des Français d’aujourd’hui) qui arriveraient à donner une consistance à l’intrigue de ce tiède polar.

Publié chez 10/18, mais ma note sera plutôt 6/18.

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Ce polar ayant au moins éveillé ma curiosité pour cet épisode funeste de l’écrasement du soulèvement malgache de 1947, j’ai découvert sur le net que l’État français a encore du mal à supporter que certains veuillent mettre ce passé en lumière.
Par exemple :
« 47 » : c'est le titre d'une pièce de théâtre écrite par l'écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana. Pièce qui traite de la révolte de 1947 à Madagascar et sa répression par l'armée française. Elle fait aujourd'hui l'objet d'une polémique. Les auteurs du spectacle accusent le « Quai d'Orsay » de l'avoir retiré de sa liste de programmation, ce qui lui ferme de facto les portes de tous les Centres culturels français où il devait pourtant être joué. Ils dénoncent une « censure d'Etat ». (source : article sur lesite internet de RFI, 12 décembre 2008)
Parmi d’autres livres vers lesquels ma curiosité m’a porté, je signale celui d’Yves Benot, Massacres coloniaux. 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises (éditions La Découverte, collection La Découverte Poche / Sciences humaines et sociales n°107, 2005).




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Défis. Ce billet répond aux défis suivants :


Éden édenté

Je m’étais laissé tenter par le cocktail que promettait la quatrième de couverture, une intrigue ethnographico-policière, écrit par un anthropologue du CNRS, et par le fait que ce roman était publié aux éditions Actes Sud (Éden cannibale, Alain Testard, éditions Actes Sud, 2004, ISBN 978-2-7427-5130-3).
Je n’avais gardé qu’un vague souvenir de ma première lecture de ce livre, le souvenir d’une déception crispante. Je me suis pourtant replongé dans ces pages, à l’occasion de ces défis littéraires que je compte relever.



Si vous êtes pressé(e) et que vous ne voulez que la version courte de mon avis après cette deuxième lecture, la voici : un ennuyeux ragoût hésitant entre pastiche de polar et cours d’anthropologie, saupoudré d’attaques contre les archéologues, de blagues à deux balles et d’énigmes tirés de « recueils de jeux pour bronzer intelligent ».

Si vous avez le temps de lire une version longue, installez-vous confortablement, je vais découper la bête…

L’idée de départ avait de quoi séduire : une île d’Indonésie, sur laquelle vit un peuple organisé en société matriarcale et aux règles très strictes quant à qui a droit de se marier avec qui, est frappée par le meurtre d’un missionnaire. Puis par d’autres meurtres. L’enquête « policière » promettait d’être teintée d’anthropologie, l’organisation sociétale de ce peuple et ses coutumes semblant au cœur de l’intrigue.

« Au large de Sumatra en Indonésie, dans les îles imaginaires des Trobobar, habitent d’aimables sauvages. Ils vivent d’amour et de philosophie. Quand Hans y débarque en ethnologue pour vérifier les théories de son maître Véry-Strauss, plusieurs meurtres s’y produisent. La police, confrontée à un monde dont elle ignore le fonctionnement, devra laisser à l’anthropologue le soin de démêler l’écheveau d’une intrigue dont les mobiles se trouvent dans la pensée sociale et religieuse d’une culture différente. Au cœur de ce paradis des mers du Sud, meurtres, inceste, relations sociales, mythes et légendes se côtoient dans une énigme policière et une vraie course au faux trésor. » (quatrième de couverture)
(photographie : Christiaan Benjamin Nieuwenhuis, vers 1918 - source

Mais ça se gâte dès les premiers chapitres.

Dans certains « romans historiques », et particulièrement dans les « polars historiques », certains auteurs ont la main lourde quand il s’agit de donner au lecteur les clés de compréhension de la société dans laquelle se déroule le roman. Pour peu que l’auteur soit historien de métier et qu’il se prenne pour un auteur de polar dans ses loisirs, il arrive fréquemment qu’il serve à ses lecteurs des cours d’histoire déguisés, par exemple, en discussions entre personnages. L’auteur de cet Éden cannibale, anthropologue de métier, nous fait le même coup, mais avec des cours d’anthropologie. Je m’intéresse à l’anthropologie tout comme à l’histoire, mais je n’ai pas plus le goût des anthropologues pontifiants que des historiens pontifiants. Sur ce point-là, cet Éden cannibale ne m’a fait aucun effet mordant.

Autre travers qui m’horripile : l’auteur qui glisse des allusions à lui-même dans son roman. Je peux être client d’autobiographies, pour autant qu’elles aient quelque chose à dire. Mais les répliques du genre « Vous connaissez Alain Testart ? » dans un roman écrit par ledit Testart me sont aussi insupportables que les paroles de de rap dans lesquelles l’auteur de la chanson parle de lui-même à la troisième personne (je ne suis pas grand connaisseur du rap, mais dans le peu que j’ai entendu d’une oreille distraite, j’ai repéré ce genre de boursouflure d’ego).

Le mélange des genres, quand il est heureux, peut donner de grands plaisirs de lecture. Pourquoi j’ai mangé mon père, de Roy Lewis, est un exemple qui me vient immédiatement à l’esprit. Mais, dans cet Éden cannibale, la juxtaposition des cours d’« anthropologie pour les nuls » et d’humour ras-des-pâquerettes fait pschitt. J’aurais dû me méfier, dès ma lecture de la quatrième de couverture : ce personnage de Véry-Strauss, clin d’œil à Claude Lévi-Strauss, lorgnait en fait du côté de la 7e Compagnie. Ajoutons-y, entre autres, le professeur Kiki-koko, et on entame la dégringolade vers les ambiances à la Max Pécas (les plus masochistes d’entre vous pourront se pencher sur son ultime film, On se calme et on boit frais à Saint-Tropez).

Et, en guise d’intermèdes, le généreux Alain Testart nous gratifie de quelques énigmes et jeux qu’il a probablement piochés dans des recueils de tests psychotechniques, des albums pour jouer l’été sur la plage, ou de vieux numéros de Jeux & Stratégie, comme bouger deux (et seulement deux !) des allumettes composant cette figure pour obtenir cette autre figure.

Bref, tout comme un très bon historien peut se révéler très mauvais auteur de roman historique, un (peut-être) très bon anthropologue peut écrire un très mauvais roman anthropologico-policier.
S’il n’était pas tombé dans ces différents travers des leçons pontifiantes, de l’humour à deux balles et des énigmes qui tombent comme des cheveux dans la soupe, Alain Testart aurait pu nous régaler d’un roman solide et prenant, car il y a là une matière originale, propre à attiser la curiosité et à surprendre le lecteur.
Mais là, c’est un Éden cannibale qui, en fait, ne m’a pas apporté grand-chose à me mettre sous la dent. À part à considérer qu’il m’a donné la dent dure contre ce roman…


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Pour les amateurs de géographie fictive, voici où Alain Testard situe l’archipel de son roman :
« Archipel des Trobobar – Océan Indien, lat. 1° 15’ sud, long. 96° 22’ est, à 400km à l’ouest de Sumatra, au-delà de l’archipel des Mentawi [...] (Éden cannibale, page 67).
Un petit tour sur le globe terrestre nous montre que les coordonnées en question pointent une zone sans terres émergées, propice à y « installer » le décor de cette fiction.





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Défis. Ce billet répond aux défis suivants :


dimanche 2 septembre 2012

Une ballade au goût de sel

Sono l’Oceano Pacifico e sono il più grande di tutti. Mi chiamano così da tanto tempo, ma non è vero che sono sempre calmo. A volte mi secco e allora do una spazzolato a tutto e a tutti. Oggi ad esempio mi sono appena calmato dall’ultima arrabbiatura. Ieri devo aver spolverato via tre o quattro isole e altrettanti gusci di noce che gli uomini chiamano navi…
Una ballata del mare salato, Hugo Pratt

Je suis l’océan Pacifique et je suis le plus grand de tous. On m’appelle ainsi depuis très longtemps, mais ce n’est pas vrai que je suis toujours pacifique. Je me fâche parfois, et alors je donne une raclée à tout et à tous. Aujourd’hui par exemple je viens de me calmer de ma dernière colère. Hier je dois avoir tout raflé sur trois ou quatre îles et autant de coquilles de noix que les hommes appellent bateaux…
La ballade de la mer salée, Hugo Pratt


Pour ce premier billet de cette série de défis littéraires, j’ai choisi de me faire accompagner par l’œuvre d’Hugo Pratt, et par Corto Maltese en particulier. Et pour ce premier billet, il me fallait donc revenir à ma première lecture d’un album d’Hugo Pratt, La ballade de la mer salée (Casterman, 1975, ISBN 2-203-33201-8).




Mon premier choc en bande dessinée

J’ai découvert Corto Maltese attaché sur un radeau, abandonné en mer par un équipage mutiné. Je ne savais pas encore que cette Ballade de la mer salée allait tant me toucher et marquer le début d’un attachement à ce héros et, plus largement, à l’œuvre de son créateur, Hugo Pratt. En premier lieu, La ballade de la mer salée était si différente, graphiquement et dans son format, des bandes dessinées que j’avais l’habitude de lire jusque là, de Tintin à Gaston Lagaffe en passant par Blueberry. Je dois même reconnaître que quand un camarade de lycée me l’avait prêtée pour me la faire découvrir, ma première réaction avait été de tiquer : le dessin me semblait trop squelettique, en l’absence de décor de fond dans chaque case, par exemple. Ne vous moquez donc pas ! Qui n’est pas passé par un moment de doute au moment de goûter à un plat qui lui était totalement inconnu ?
Mais, après avoir habitué mes yeux et mon esprit à ce nouveau genre graphique, je me suis laissé porter par ce récit. Des pirates, des îles, des navires, presque du Stevenson, à ceci près que ces pirates maniaient cynisme et ironie avec jubilation, que ces îles étaient bien loin des Caraïbes et que ces navires crachaient la fumée ou portaient des voiles étranges. Corto Maltese, Raspoutine, Cranio et le Moine m’ont embarqué avec eux, et je ne les ai plus quittés depuis lors. Plus de vingt-cinq ont passé depuis ce premier voyage en leur compagnie, et je suis resté fidèle à Corto.

Le sud-ouest du Pacifique et ses îles

Le décor de La ballade de la mer salée est tout en contrastes.
D’abord le contraste entre l’infinité de l’océan Pacifique et la finitude des petites îles de ces archipels : Salomon, Carolines et autres Fidji.
Le contraste, aussi, entre les marins allemands sanglés dans leur uniforme impeccable et les Fidjiens et Maoris portant pagne et tatouages.
Le contraste, enfin, entre l’éloignement avec l’Europe, où la guerre qui prendra le nom de « première guerre mondiale » est sur le point d’éclater, et la proximité des différents belligérants, présents au travers de leurs marines respectives, la Royal Navy anglaise et la Kaiserliche Marine allemande. Sans compter la Dai-Nippon Teikoku Kaigu, la marine impériale du Japon qui, rangé au côté des « Alliés », va tenter de pousser ses pions sur cet échiquier d’eau. Et comme les temps de guerre sont favorables aux trafics en tous genres, ajoutons-y, pour faire bonne mesure, une poignée de pirates, dont certains se sont acoquinés aux Allemands.
Ces pirates, sous le commandement d’un mystérieux chef surnommé « Le moine », ont pour base arrière une île secrète, oubliée par les cartes marines anglaises mais connue des navigateurs autochtones : « Escondida », c’est-à-dire « cachée », en espagnol. Un mot espagnol assez étonnant dans cet univers où l’on parle plutôt polynésien, micronésien, ou anglais. Mais il fallait probablement à cette île un nom qui fasse écho, en espagnol, à un autre mythe des aventuriers et des chercheurs de fortune, Eldorado.
Pour la petit histoire, la localisation indiquée dans la Ballade pour Escondida (« plus ou moins 169° longitude Ouest et 19° latitude Sud) correspond à l’île de Niue, à l’est des Tonga. Et non à l’île Tanna des Vanuatu, comme l’affirme la fiche Wikipedia sur Escondida : Tanna est bien par 19°20’ à 19°39’ de latitude Sud, mais par 169°10’ à 169°30’ de latitude Est… soit à plus de 1.100 milles nautiques (plus de 2.000 km) de Nieu. Mais Pratt avait confié que pour la conformation de « son » Escondida, il s’était inspiré de celle de l’île d’Abaiang dans l’archipel des Kiribati (pour les curieux, c’est en gros par 172°51’ Est et 1°51’ Nord).


Pirates, soldats et, au milieu, une femme

Si cette Ballade de la mer salée est le plus souvent présentée comme la première aventure de Corto Maltese (première quant à sa date de publication), Corto n’y est qu’un personnage par d’autres, dans cette galerie bigarrée où se côtoient un « peut-être défroqué » au passé trouble, un fou aux yeux creux et aux colères meurtrières, des officiers de marine plus ou moins loyaux à leurs drapeaux, des marins fidjiens… et deux adolescents d’une grande famille anglaise, Caïn et Pandora.
Pandora est un des personnages centraux de ce récit. Après avoir recueillis en mer Caïn et Pandora, victimes d’un naufrage, les hommes du Moine, qui veulent les garder pour en tirer rançon. Mais, comme Pandore, la « première femme » de la mythologie grecque, à qui elle doit son prénom, Pandora est celle par laquelle une partie des maux de l’humanité (folie, passion, vice, tromperie, guerre) va s’abattre sur Escondida et ceux qui gravitent autour.
Corto Maltese, lui, n’est vraiment au premier plan dans cet album. Il fait partie de ces personnages qui essaient, chacun à sa manière, de tirer son épingle de ce jeu dangereux. Certains se laissent guider par l’appât du gain, d’autres tentent de conserver leur honneur d’officier tout en pactisant avec les pirates, d’autres encore – dont les « indigènes » – jouent leurs propres cartes au milieu des belligérants. Et au milieu d’eux tous, Pandora, comme le centre du cyclone.



Le récit comme une toile d’araignée

La majorité des personnages-clés de ce récit entre en scène dans les premières pages de l’album. Peu à peu se dessine la toile d’araignée dans laquelle tous vont se retrouver pris. Les alliances vont et viennent, l’amour et la trahison traversent les esprits, et la plupart des acteurs de cette tragédie marchent vers un destin que l’on peut entrevoir rapidement. Certains lecteurs pourront donc être déçus d’avoir facilement deviné certains des ressorts de l’intrigue ; ou même par le rythme du récit, que l’on peut trouver lent si l’esprit n’est pas en disposition de se laisser porter par cette fable.
A mes yeux, c’est en noir et blanc que cette toile d’araignée prend le plus de force. Des diverses éditions de cette Ballade de la mer salée, ce sont celles en noir et blanc et en grand format qui m’ont le plus séduit. Ces horizons lointains sont pourtant riches en couleurs, dans les camaïeux de bleu du ciel et de la mer, de vert de la végétation, ou de blanc des sables. Et les aquarelles que Pratt en a peintes sont éclatantes de tons colorés. Mais le dessin au trait se prête mieux à l’ambiance noire du récit, et l’esprit du lecteur peut imaginer les couleurs, comme il peut imaginer les odeurs, les humidités, les explosions.



La cortophilie, c’est du snobisme ?

Autant je suis un fan de Corto Maltese et de l’univers que Pratt a créé autour de lui, autant je comprends très bien que d’autres que moi puissent ne pas du tout accrocher à cela. Je comprends même que certains puissent trouver l’engouement pour cet univers-là particulièrement surfait, voire snob.
J’entends très bien ceux qui disent que les récits des différents albums de Corto Maltese ne sont pas les plus solides, les plus prenants. J’entends très bien ceux qui disent que les dessins de la Ballade de la mer salée semblent griffonnés. Et je pense qu’ils ont raison.
Pourtant, moi, je me suis retrouvé emporté. Avec cette Ballade de la mer salée et, plus tard, les autres albums de Corto Maltese, j’ai parcouru des mers et des terres, volé dans des rêves et dans des cours secrètes, rencontré Jack London et un ange déchu, fait le tour d’une croix celtique dans les brumes d’Irlande ou d’un minaret sur la route de la soie, appris qu’un bon coup de couteau se donne toujours du bas vers le haut et qu’un bon cigare du Connecticut s’éteint de lui-même. Lire les aventures de Corto m’a amené à m’intéresser à maint sujets, éveillant mon appétit de découvertes.
Qui plus est, au fil des ans, j’ai appris à lire la bande dessinée, à en comprendre les mécanismes, et cela a éveillé ma curiosité pour cet art invisible derrière l’art visible. Et, de son côté, au fur et à mesure qu’il dessinait et écrivait les albums de la série Corto Maltese, Hugo Pratt évoluait lui aussi. Il est assez saisissant de voir comment, d’un côté, il avance sur la voie de la simplification de son trait au fil des ouvrages et, d’un autre côté, il a l’audace d’aplats de plus en plus soutenus. Il joue avec le contraste entre la finesse du trait et la force des espaces noirs. Et même le récit montre une évolution très sensible. En lisant ses derniers albums, et tout particulièrement Mū, j’en viens à me demander si, pour Hugo Pratt, la manière de raconter une histoire n’était pas devenue plus importante que l’histoire elle-même.
Je comprends ceux qui restent étrangers à l’univers d’Hugo Pratt et de Corto Maltese. Et à ceux qui n’accrochent pas, je dis « Ne vous y forcez pas, ce serait encore pire ». Mais je leur dis aussi que ceux qui naviguent avec Corto ne sont pas tous des snobs qui se sont raccrochés au mouvement cortophile une fois que Pratt a été porté au pinacle. Certains (la plupart ?) sont des amateurs sincères. Et si certains d’entre eux sont des cortomanes, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, ce n’est pas pire que d’autres goûts artistiques !



Les clins d’œil littéraires

Et puisque nous sommes dans un défi littéraire, comment ne pas souligner les clins d’œil que Pratt envoie, par personnages interposés ? Raspoutine lit le Voyage autour du monde par la frégate du Roi La Boudeuse et la flûte l’Étoile de Bougainville (publié, en première édition, en 3 volumes en 1771 et 1772). Caïn Groovesnore raconte à Taro le Maori l’histoire de Moby Dick, et lit à voix haute The Rime of the Ancient Mariner (1798, traduit en français comme La Complainte du vieux marin) du poète anglais Samuel Coleridge [il faut noter que, sous le crayon de Pratt, Caïn lit cet ouvrage en version italienne, la couverture portant clairement la mention La ballata del vecchio marinaio !). Et qui sait si la mention de l’aile blanche d’un albatros dans la case de fin de l’aventure (soit dit en passant, les mouettes dessinées dans cette case ne sont pas des albatros) n’est pas un geste vers à Baudelaire…

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Défis. Ce billet répond aux défis suivants :


Il flotte comme un air de défi…

La blogosphère bruisse de « défis littéraires », ces invitations à lire et partager les impressions de lecture autour de thèmes particuliers : les récits de voyage, l’époque victorienne, la gastronomie, les romans épistolaires, etc. Certains sont à durée limitée, d’autres totalement ouverts dans le temps.
Comme j’aime des livres très divers, plusieurs de ces « défis » m’ont fait de l’œil. Et quand j’écris « plusieurs », je devrais plutôt écrire « une quinzaine ». Oui, une quinzaine, pas moins.


J’ai peut-être les yeux plus grands que le ventre, et je n’irai peut-être pas jusqu’au bout de tous. Mais je vais au moins m’y frotter, tenter de relever ces gants jetés aux lecteurs par les organisateurs, et partager, comme je l’ai fait dans mes autres blogs, mes coups de cœur et coups de gueule.

Une partie probablement importante des billets que je publierai ici trouvera également leur place dans mes autres blogs. Et certains billets répondra à plusieurs défis à la fois. Il ne faudra donc pas hurler au tricheur, puisque ce sera clairement dit. Cependant, pour faciliter le repérage de mon avancée dans les dives défis, j’ai choisi d’ouvrir ce blog spécifique. La présentation en est un peu austère pour l’instant, car les travaux sont encore en cours, mais je fignolerai petit à petit.


Et, pour entrer dans le vif du sujet, voici les défis qui piquent mon intérêt. J’en ai repris les titres et quelques éléments de présentation donnés par leurs organisateurs respectifs. Pour en découvrir plus de détails, reportez-vous aux différents sites de ces défis, vers lesquels j’ai donné des liens.
  • Évasions tropicales (jusqu’au 30/09/2012). Romans, essais, romans graphiques, etc. localisés dans des pays, des continents ou des îles de l’océan Indien ou de l’océan Pacifique.
  • Des livres et des îles (jusqu’au 01/08/2013). Auteur originaire d’une île, intrigue se déroulant sur une île… ou les deux.
  • Récit de voyage (jusqu’au 31/12/2013). Récits de voyage, évidemment.
  • Dragon (jusqu’au 09/02/2013). Articles sur les pays qui célèbrent le Nouvel An lunaire. Tous types de livres (romans, nouvelles, littérature jeunesse, albums illustrés, bandes dessinées, essais, documents) et articles sur d’autres thèmes (cinéma, animation, musique, art, gastronomie, photos de voyage…). Une catégorie spéciale, pour ceux qui ne souhaitent pas parler de l’Asie mais des dragons (littérature, bande dessinée, cinéma, animation, jeu, légende…).
  • Les naufragés (jusqu’au 31/12/2012). Naufrages et naufragés.
  • Petit Bac (jusqu’au 01/01/2013). Romans ayant dans leurs titres un mot correspondant aux différentes catégories (prénom, lieu géographique, métier, animal, végétal, objet, sport-loisir, personne connue, partie du corps humain, couleur.
  • Beaux Livres (jusqu’au 08/02/2014). « Beaux livres » au sens très large (du livre sur l’art à l’herbier, en passant par un recueil d’illustration, un ouvrage de photographe, une histoire de la beauté, etc.).
  • L’art dans tous ses états. Billets sur la peinture, la sculpture et l’architecture (romans, expos, catalogues d’expos, films, séries TV, etc.).
  • Défi des Mille (jusqu’au 31/12/2012). Un livre de plus de mille pages (roman, essai, livre philosophique, épopée, thèse, mémoires, correspondance, etc.).
  • Des notes et des mots (jusqu’au 24/06/2013). Tous genres de livres (romans, polars, jeunesse, albums pour les petits, y compris des titres qui contiennent un mot de vocabulaire musical, sans nécessairement avoir un lien avec cet art), tous styles de musique. Également CD musicaux, films, comédies musicales…
  • Badinage et libertinage (jusqu’au 30/08/2013). Catégories principales : œuvres libertines des 17e et 18e siècle. Catégories supplémentaires : essais et livres sur le libertinage en général ou en tant qu’inspiration littéraire, sur un auteur dit libertin ou sur une œuvre libertine, ou encore en visitant les châteaux de certains libertins, en vous rendant à des expositions, etc. ; des textes postérieurs au 18e siècle, mais dont l’intrigue se déroule à cette époque et met en scène un libertin, dont l’arrière-plan historique illustre ce courant, etc.
  • Rome antique. Romans, nouvelles, albums jeunesse , documentaires, films, série tv, etc.
  • Histoire. Fiction et essais, sous quelque forme que l’on veuille (y compris romans, bandes dessinées, mangas), sans restriction concernant la période concernée. La lecture en question doit évoquer un personnage historique ou se rapporter à un événement précis, pas « uniquement » se dérouler dans une autre époque.
  • Polar historique. Le titre du défi est clair !
  • Thrillers et polars (jusqu’au 05/07/2013). Là aussi...
  • Le crime n’a pas de frontière (jusqu’au 28/04/2013). Polar, thriller, roman noir, essai…de toutes nationalités.
  • Justice (jusqu’au 31/12/2012). Livres et films ayant un lien avec le monde judiciaire (procès, personnage principal dont le métier est lié au monde juridique, thèmes en rapport avec la justice etc.).

Bon, maintenant, "yapuka" !